Un assassin cynique et bavard qui raconte comment il a servi les ambitions d’un podestat sans scrupules. Une langue riche, savoureuse, qui fait parler les personnages comme dans un roman de cape et d’épée. Avec Gagner la guerre, en 2009, Jean-Philippe Jaworski a signé l’un des sommets de la fantasy française, et imposé un style que l’on reconnaît en quelques lignes.
Il a depuis construit une œuvre exigeante, partagée entre deux univers : le Vieux Royaume, une fantasy inspirée de l’Italie de la Renaissance et du Moyen Âge, et le cycle Rois du monde, une épopée chez les Celtes de l’Antiquité. Cette page vous présente son parcours, ses livres, son style et par où commencer. Si vous ne deviez lire qu’un seul auteur de fantasy français contemporain, ce serait sans doute lui.
Le parcours de Jean-Philippe Jaworski
Jean-Philippe Jaworski est né en 1969 à Nancy. Professeur de lettres dans un lycée lorrain pendant de longues années, il a mené en parallèle une activité de créateur de jeux de rôle, un univers qui se ressent dans la construction de ses mondes et dans l’importance qu’il accorde aux personnages. Il a enseigné le français jusqu’au début des années 2020, avant de se consacrer entièrement à l’écriture (Livres Hebdo).
Du jeu de rôle à la littérature
Avant d’être romancier, Jaworski est un rôliste. Il a d’abord écrit Tiers Âge, un jeu amateur situé dans la Terre du Milieu de Tolkien, puis Te Deum pour un massacre, publié en 2005 par les éditions du Matagot. Ce second jeu plonge les joueurs dans la France des guerres de Religion, au XVIᵉ siècle, avec une exigence historique remarquable pour le genre.
Cette formation n’est pas anecdotique. Le meneur de jeu apprend à faire exister un monde par ses détails concrets (monnaies, hiérarchies, rivalités, coutumes) et à laisser les personnages prendre des décisions qui ont des conséquences. On retrouve exactement cela dans ses romans : le Vieux Royaume est un monde qui tient debout tout seul, où chaque cité a ses institutions et ses querelles.
Les débuts et la reconnaissance
Ses premiers livres paraissent chez de petits éditeurs spécialisés dans l’imaginaire, en particulier Les Moutons électriques, qui restent aujourd’hui encore son éditeur de grand format. Le recueil Janua vera (2007), qui présente le Vieux Royaume, reçoit le prix du Cafard cosmique et révèle un styliste. Gagner la guerre (2009) en fait un auteur reconnu : le roman obtient notamment le prix Imaginales du meilleur roman francophone, puis est réédité en poche dans la collection Folio SF, ce qui lui ouvre un très large public.
Le succès s’est construit sur la durée, par le bouche-à-oreille des libraires et des lecteurs plus que par des campagnes de promotion. Selon Livres Hebdo, ses livres se sont vendus à plus de 250 000 exemplaires en grand format et près de 300 000 en poche (Livres Hebdo). Des chiffres considérables pour de la fantasy francophone.
Un auteur lent, et assumé
À la différence de beaucoup d’auteurs de fantasy, Jaworski publie peu et lentement. Il revendique un important travail de documentation, notamment historique, et refuse de s’engager sur des dates de parution (Livres Hebdo). Cette lenteur est aussi la garantie d’une prose ciselée phrase à phrase, et c’est un arbitrage que nous trouvons, pour notre part, entièrement justifié.
Le Vieux Royaume
Le Vieux Royaume est un monde de fantasy inspiré de l’Europe médiévale et de la Renaissance italienne. Le royaume ancien s’est morcelé en principautés, républiques marchandes, duchés et cités rivales. On y croise des condottieres, des podestats, des spadassins, des moines, des elfes inquiétants et une magie rare, souvent dangereuse.
Ce qui frappe, c’est la diversité des tons d’un récit à l’autre. Une même géographie accueille la comédie picaresque, le conte chevaleresque, la chronique de guerre et le fantastique pur. Le Vieux Royaume n’est pas un décor unique mais une mosaïque de régions aux mœurs très différentes : la république marchande de Ciudalia, opulente et corrompue, n’a presque rien en commun avec les terres féodales où se déroulent les récits de chevalerie.
| Livre | Année | Ce que c’est |
|---|---|---|
| Janua vera | 2007 | Un recueil de récits, la meilleure porte d’entrée dans le Vieux Royaume |
| Gagner la guerre | 2009 | Un grand roman picaresque à Ciudalia, cité inspirée de Venise et de Gênes, raconté par l’assassin Benvenuto Gesufal |
| Le Sentiment du fer | 2015 | Un nouveau recueil de nouvelles |
| Le Chevalier aux épines | 2023-2024 | Une trilogie qui raconte la guerre de deux duchesses (Livres Hebdo) |
Janua vera et Le Sentiment du fer : l’art de la nouvelle
Janua vera est un livre d’apprentissage au meilleur sens du terme : chaque récit change de narrateur, de milieu social et de registre. On y suit aussi bien un roi vieillissant que de modestes gens d’armes, et l’on y rencontre pour la première fois Benvenuto. Le recueil a d’ailleurs été réédité en 2010 dans une version augmentée. C’est également dans ce recueil que figure « Le Service des dames », la nouvelle où naît le personnage qui deviendra le chevalier aux épines.
Le Sentiment du fer prolonge cette veine avec des récits plus sombres et plus mûrs. Si Janua vera vous a plu, ce second recueil est indispensable ; il montre un auteur plus sûr de ses effets, qui n’a plus besoin de prouver l’étendue de sa palette.
Gagner la guerre
C’est le roman qui a tout changé. Benvenuto Gesufal, homme de main du podestat Leonide Ducatore, y raconte comment la république de Ciudalia remporte une guerre navale et comment la paix se révèle bien plus meurtrière que les combats. Intrigues de palais, trahisons, duels et fuites éperdues se succèdent sur des centaines de pages qui se lisent d’une traite. Nous lui consacrons une page entière : résumé et analyse de Gagner la guerre.
Le Chevalier aux épines
La trilogie Le Chevalier aux épines, publiée aux Moutons électriques entre 2023 et 2024 au rythme d’un volume tous les six mois environ, a marqué le retour de Jaworski dans le Vieux Royaume. Le premier tome s’intitule Le Tournoi des preux, suivi du Conte de l’assassin et du Débat des dames. La trilogie s’est vendue à environ 30 000 exemplaires et le premier tome est paru en poche chez Folio Fantasy en mai 2024 (Livres Hebdo).
Le ton y est très différent de celui de Gagner la guerre : à la gouaille de l’assassin succède une matière chevaleresque, avec tournois, serments et codes d’honneur, que Jaworski observe avec autant de tendresse que d’ironie. On pense aux romans de la Table ronde relus par un historien des mentalités. Le dernier tome se termine sur une fin ouverte : l’auteur prévoit d’autres romans pour prolonger l’histoire de la guerre des deux duchesses, sans date annoncée.
Gagner la guerre en bande dessinée
Gagner la guerre a été adapté en bande dessinée par Frédéric Genêt, aux éditions du Lombard, à partir de 2018 (premier tome : Ciudalia). L’adaptation, en plusieurs volumes, permet de découvrir l’univers sous une autre forme et donne un visage aux palais et aux ruelles de Ciudalia. Elle ne remplace pas le roman, mais constitue une belle porte d’entrée pour les lecteurs de BD.
Le cycle Rois du monde
Avec Rois du monde, Jaworski quitte le Vieux Royaume pour une épopée historique et mythologique chez les Celtes de l’Antiquité, quelques siècles avant notre ère. Le narrateur, Bellovèse, un guerrier exilé, raconte sa vie avec la même verve que Benvenuto, mais dans un monde où les dieux, les esprits et la magie des druides sont bien réels.
Le cycle est découpé en « branches », un terme emprunté aux récits médiévaux gallois.
| Branche | Titre | Ce que l’on sait |
|---|---|---|
| Première branche | Même pas mort (2013) | L’ouverture du cycle, entre récit de guerre et voyage dans l’autre monde |
| Deuxième branche | Chasse royale, en trois volumes | Publiée entre 2015 et 2019 environ |
| Troisième branche | La Grande Jument | En cours d’écriture : elle doit évoquer les contacts des Celtes avec les Étrusques, les Grecs et les Ligures vers 600 avant notre ère (Livres Hebdo) |
Quatre livres sont parus. Jaworski a repris l’écriture de la troisième branche, mais refuse d’avancer une date de parution, en raison des recherches historiques qu’elle demande (Livres Hebdo).
Une épopée celtique sans folklore
Le point de départ s’appuie sur une tradition rapportée par l’historien antique Tite-Live : la migration de peuples gaulois menée par deux neveux d’un grand roi, dont Bellovèse. Jaworski s’empare de cette figure à demi légendaire et en fait le narrateur d’une épopée où la frontière entre le monde des vivants et l’autre monde reste poreuse. Druides, rites et parole donnée sont restitués avec un soin rare.
On est loin des Gaulois de carte postale : la société décrite est violente, hiérarchisée, profondément religieuse, et le lecteur doit accepter d’y entrer sans glossaire rassurant. Même pas mort déroute souvent par sa construction non linéaire, qui alterne les époques de la vie du narrateur. Les volumes de Chasse royale sont plus amples et plus linéaires, avec de grandes scènes de chasse et de guerre qui comptent parmi les plus belles pages de l’auteur.
Ce cycle s’adresse aux lecteurs qui aiment l’histoire et les mythologies. Il se rapproche de la fantasy historique, présentée dans notre guide des sous-genres de la fantasy.
Le style Jaworski
Ce qui distingue Jaworski de la plupart des auteurs de fantasy, c’est d’abord sa langue :
- Une prose riche et travaillée, au vocabulaire ample, qui puise dans le français classique, l’argot et les langues anciennes. On le compare souvent à Rabelais, Dumas ou aux romans de cape et d’épée.
- Des narrateurs à la première personne, bavards, cyniques, drôles et peu fiables, comme Benvenuto ou Bellovèse. Le lecteur les suit avec plaisir, tout en se méfiant de ce qu’ils racontent.
- Une fantasy réaliste, attentive à la politique, à l’argent, à la violence et à la vie quotidienne, qui l’a fait rapprocher du grimdark.
- Une magie rare et inquiétante, qui fait irruption comme dans le fantastique, plutôt qu’un système codifié.
Ce style peut dérouter au premier abord : les premières pages demandent un petit effort. Mais beaucoup de lecteurs le considèrent comme l’une des plus belles écritures de la fantasy en langue française.
Une langue qui fait le personnage
Chez Jaworski, le registre de langue n’est jamais un ornement : il dit qui parle. Benvenuto mêle la préciosité d’un homme qui a fréquenté les palais à la verdeur des bas-fonds où il a grandi, et ce frottement produit à la fois le comique et le malaise. Bellovèse, lui, parle comme un guerrier d’une société orale, avec des formules, des généalogies et un sens aigu de l’honneur.
Comparaisons utiles
Pour situer l’auteur, on peut évoquer la fantasy politique de George R.R. Martin, dont les jeux de pouvoir rappellent ceux de Ciudalia (voir notre guide du Trône de fer). Mais Jaworski se distingue par l’humour et par la voix unique de ses narrateurs, là où Martin multiplie les points de vue. Le rapprochement avec L’Assassin royal de Robin Hobb vient aussi souvent : deux tueurs au service d’un pouvoir, deux récits rétrospectifs à la première personne, mais un FitzChevalerie mélancolique face à un Benvenuto jouisseur et sans remords.
Par quel livre commencer ?
| Si vous cherchez… | Commencez par | Pourquoi |
|---|---|---|
| Une découverte en douceur | Janua vera | Des récits courts pour découvrir le monde et le style |
| Son chef-d’œuvre | Gagner la guerre | Un grand roman autonome, souvent cité comme son meilleur livre |
| Une saga récente et complète | Le Chevalier aux épines | Une trilogie parue en 2023-2024, dans le Vieux Royaume |
| L’histoire et les mythes celtes | Même pas mort | Le début de Rois du monde |
Notre conseil de libraire : commencez par une ou deux nouvelles de Janua vera, dont celle consacrée à Benvenuto. Si la langue vous enchante, enchaînez sans attendre sur Gagner la guerre. Si elle vous résiste, lisez directement le roman : son intrigue est assez prenante pour vous porter au-delà des premières pages, et l’oreille s’habitue vite. Gardez Rois du monde pour plus tard, une fois familiarisé avec la manière de l’auteur, sauf si l’Antiquité celtique est précisément ce qui vous attire.
Les lecteurs pressés d’avoir une histoire complète iront vers Le Chevalier aux épines, à condition d’accepter que l’histoire de la guerre des duchesses n’est pas close. Quant aux adolescents bons lecteurs, à partir de quinze ou seize ans, Gagner la guerre peut être une révélation, sous réserve de scènes violentes et de passages crus qui le destinent d’abord aux adultes.
Questions fréquentes
Quel est le meilleur livre de Jean-Philippe Jaworski ?
Gagner la guerre est le plus souvent cité. C’est aussi le plus accessible pour découvrir l’auteur, avec le recueil Janua vera.
Faut-il lire Janua vera avant Gagner la guerre ?
Ce n’est pas obligatoire, mais c’est conseillé : Janua vera présente le Vieux Royaume et contient une nouvelle consacrée à Benvenuto, le héros de Gagner la guerre.
Faut-il lire Janua vera avant Le Chevalier aux épines ?
Ce n’est pas indispensable non plus, mais la nouvelle « Le Service des dames », dans Janua vera, met en scène le personnage qui deviendra le chevalier aux épines. La lire avant la trilogie enrichit la lecture sans rien gâcher.
Rois du monde est-il terminé ?
Non. Deux branches sont parues, et Jaworski écrit la troisième, La Grande Jument, sans date de sortie annoncée.
Jaworski, c’est de la fantasy ou du roman historique ?
Les deux selon les livres : le Vieux Royaume est un monde de fantasy inventé, inspiré de la Renaissance ; Rois du monde se déroule dans l’Antiquité celtique réelle, avec des éléments merveilleux.
Y aura-t-il une suite à Gagner la guerre ?
Aucune suite directe n’est annoncée. Le roman se suffit à lui-même, même si Benvenuto apparaît aussi dans des récits courts et si le Vieux Royaume continue de s’étoffer avec Le Chevalier aux épines.
Où trouver les livres de Jaworski ?
En grand format aux Moutons électriques, et en poche chez Folio SF et Folio Fantasy pour plusieurs titres.
Pour aller plus loin
- Gagner la guerre : résumé et analyse
- Histoire de la fantasy, avec la fantasy française
- Les sous-genres de la fantasy expliqués
- Le fantastique français : de Nodier à aujourd’hui
