Ursula K. Le Guin : vie, œuvre et Terremer

Elle a imaginé une école de magiciens bien avant Poudlard, un monde où la magie repose sur la connaissance du vrai nom des choses, et une planète où les habitants ne sont ni hommes ni femmes. Ursula K. Le Guin est l’une des plus grandes voix des littératures de l’imaginaire du XXe siècle, en fantasy comme en science-fiction, et l’une des rares à avoir été reconnue comme un grand écrivain tout court.

Cette page vous présente sa vie, le cycle de Terremer, ses romans de science-fiction, sa pensée, son influence et par où commencer. Si vous ne devez retenir qu’une chose : il n’y a pas de « petit » Le Guin. Même ses livres pour enfants sont écrits avec une exigence que bien des romans pour adultes n’atteignent pas.

Biographie d’Ursula K. Le Guin

Une enfance chez les anthropologues

Ursula Kroeber est née le 21 octobre 1929 à Berkeley, en Californie. Son père, Alfred Kroeber, est un anthropologue célèbre ; sa mère, Theodora Kroeber, est écrivaine. Elle grandit entourée de livres, de mythes amérindiens et de discussions sur les cultures du monde, qui nourriront toute son œuvre.

La maison familiale reçoit des chercheurs, des écrivains et des informateurs amérindiens, et la petite Ursula entend très tôt qu’il existe d’autres manières que la sienne de vivre, de compter le temps ou de nommer le monde. C’est la clé de toute son œuvre : ses mondes imaginaires ne sont jamais des décors, ce sont des cultures complètes, observées avec la curiosité respectueuse d’une ethnologue. Elle lit aussi beaucoup de mythologie, de contes et de littérature fantastique, et découvre adolescente la science-fiction des magazines populaires.

Études, Paris et premiers livres

Étudiante en littérature française et italienne de la Renaissance, elle part en France en 1953 grâce à une bourse. Sur le bateau, elle rencontre l’historien Charles Le Guin, qu’elle épouse à Paris. Le couple s’installe à Portland, dans l’Oregon, où elle vivra jusqu’à la fin de sa vie.

Pendant des années, elle écrit sans être publiée : des romans réalistes, souvent situés dans un pays d’Europe centrale imaginaire, que les éditeurs refusent. Elle se tourne alors vers les genres où l’on accepte l’étrangeté, la science-fiction et la fantasy, et c’est là qu’elle trouve sa voix. Elle mène cette carrière en élevant trois enfants, en écrivant le soir et pendant les heures volées à la vie domestique, ce dont elle parlera souvent avec humour dans ses essais.

La consécration

Elle publie ses premiers romans de science-fiction au milieu des années 1960, puis Le Sorcier de Terremer en 1968, qui fait d’elle une figure majeure de la fantasy. La Main gauche de la nuit (1969) et Les Dépossédés (1974) remportent chacun les deux grands prix de la science-fiction, le Hugo et le Nebula.

En quelques années, entre 1968 et 1974, elle signe ainsi trois chefs-d’œuvre dans deux genres différents. Peu d’écrivains de l’imaginaire peuvent se prévaloir d’une telle période. Elle reçoit ensuite une pluie de distinctions, dont le titre de Grand Maître décerné par les écrivains américains de science-fiction et, en 2014, une médaille de la National Book Foundation pour l’ensemble de sa contribution aux lettres américaines. Fait rare pour une autrice de genre, la prestigieuse Library of America a publié ses œuvres de son vivant.

Les dernières années

Très engagée, féministe, pacifiste, elle n’hésite pas à prendre la parole contre le mépris de la littérature de genre et contre la marchandisation des livres. Elle meurt le 22 janvier 2018 à Portland, à 88 ans.

Jusqu’au bout, elle a continué d’écrire : des romans pour la jeunesse, de la poésie, et surtout des chroniques rassemblées dans un dernier recueil d’essais, où elle parle de son chat, de la vieillesse et de l’état du monde avec la même acuité. Sa disparition a suscité un hommage unanime, bien au-delà du cercle des amateurs de fantasy.

Terremer, son grand cycle de fantasy

Terremer est un archipel de centaines d’îles, entouré d’une mer immense. La magie y repose sur la connaissance du vrai nom des choses et des êtres : connaître le nom véritable d’un dragon, c’est avoir prise sur lui. Le cycle suit notamment Ged, un jeune garçon doué qui deviendra le plus grand mage de l’archipel.

Titre français Parution (VO) Ce que c’est
Le Sorcier de Terremer 1968 L’apprentissage de Ged et sa lutte contre une ombre qu’il a lui-même libérée
Les Tombeaux d’Atuan 1971 Une jeune prêtresse prisonnière d’un culte, et la rencontre avec Ged
L’Ultime Rivage 1972 Ged, devenu archimage, part chercher pourquoi la magie disparaît
Tehanu 1990 Un retour, vingt ans plus tard, plus intime et féministe
Contes de Terremer 2001 Des nouvelles qui complètent l’histoire de l’archipel
Le Vent d’ailleurs 2001 La conclusion du cycle

Une trilogie, puis une remise en question

Les trois premiers livres forment une trilogie d’apprentissage d’une pureté rare : l’orgueil d’un jeune mage et sa réparation, la libération d’une jeune fille élevée dans l’obscurité, puis la vieillesse et l’acceptation de la mort. Ils ont été publiés pour la jeunesse, et ils en ont la clarté, mais pas la simplicité. Le Guin y écrit une prose sobre, presque biblique, où chaque mot pèse.

Près de vingt ans plus tard, Tehanu surprend tout le monde. Le Guin revient sur son propre monde et s’aperçoit qu’elle l’a pensé, sans y réfléchir, comme un monde d’hommes, où le pouvoir magique est réservé aux mages masculins. Le roman suit une veuve de ferme et une enfant blessée, loin des grands enjeux, et interroge tout ce que la trilogie tenait pour acquis. Certains lecteurs ont été déçus ; nous pensons au contraire que c’est l’un des gestes les plus courageux de toute l’histoire de la fantasy. Le Vent d’ailleurs achève ensuite le cycle en revisitant la mort, les dragons et la frontière entre les vivants et les morts.

Notre guide de Terremer détaille le monde, la magie des noms, les thèmes et l’ordre de lecture.

La science-fiction : le cycle de l’Ekumen

Une grande partie de l’œuvre de Le Guin relève de la science-fiction, en particulier du cycle de l’Ekumen (ou cycle de Hain) : une série de romans indépendants, qui se déroulent sur des planètes colonisées autrefois par un même peuple. Le Guin y utilise la science-fiction comme une expérience de pensée anthropologique.

  • La Main gauche de la nuit (1969) : sur la planète glacée Gethen, les habitants n’ont pas de sexe fixe. Un envoyé terrien doit comprendre une société sans hommes ni femmes. Un livre révolutionnaire.
  • Les Dépossédés (1974) : un physicien quitte une planète anarchiste pour un monde capitaliste. Une réflexion sur l’utopie, la liberté et la propriété.
  • Le nom du monde est forêt (1972) : une planète forestière colonisée par des Terriens violents, une fable anticoloniale et écologique.

Comment fonctionne l’Ekumen

L’Ekumen est une ligue de mondes humains, tous issus d’une colonisation très ancienne par le peuple de Hain, puis isolés pendant des millénaires. Chaque planète a donc évolué à sa manière, parfois jusqu’à transformer l’humanité elle-même. L’Ekumen n’envoie pas d’armées : il envoie des observateurs, souvent seuls, chargés de comprendre une culture avant de lui proposer de rejoindre la ligue. Ce dispositif fait de chaque roman une rencontre, avec son lot d’incompréhensions, et non une conquête.

Les premiers romans du cycle, plus classiques et plus courts, sont Le Monde de Rocannon, Planète d’exil et La Cité des illusions. Ils intéresseront surtout les curieux qui veulent voir naître l’univers. Plus tard, Le Guin revient à l’Ekumen avec des textes plus mûrs, notamment Le Dit d’Aka (2000), sur une planète où un régime autoritaire veut effacer les traditions orales. Aucun ordre de lecture n’est nécessaire : chaque livre se lit seul.

Pourquoi ces livres comptent

La Main gauche de la nuit est souvent présentée comme le premier grand roman féministe de la science-fiction. C’est vrai et réducteur à la fois. C’est d’abord une histoire d’amitié entre deux êtres qui ne se comprennent pas, et l’un des plus beaux récits de voyage dans la glace jamais écrits. Les Dépossédés, sous-titré « une utopie ambiguë », est l’un des rares romans à décrire une société anarchiste de l’intérieur, avec ses réussites et ses pesanteurs, sans propagande. Ces deux livres se lisent aujourd’hui comme des classiques, au même titre que les grands romans de littérature générale de leur époque.

Les autres romans

À cela s’ajoutent des romans indépendants, comme L’Autre Côté du rêve (1971), sur un homme dont les rêves modifient la réalité, et une célèbre nouvelle, Ceux qui partent d’Omelas (1973), sur une cité heureuse dont le bonheur repose sur la souffrance d’un enfant.

L’Autre Côté du rêve est souvent rapproché de l’œuvre de Philip K. Dick, que Le Guin admirait : on y retrouve la même instabilité du réel, mais traitée avec une sérénité taoïste très personnelle. Plus inclassable, La Vallée de l’éternel retour (1985) décrit un peuple du futur lointain en Californie à travers des contes, des poèmes, des recettes et des documents ethnographiques : c’est son livre le plus audacieux, et le moins facile d’accès. Pour la jeunesse, elle a aussi écrit la trilogie des Annales de la côte Ouest, une fantasy sur le pouvoir des mots et de la lecture, et la série des Chats volants pour les plus petits.

Essais et pensée

Les grandes idées

L’œuvre de Le Guin est traversée par quelques grandes idées :

  • L’équilibre. Influencée par le taoïsme, dont elle a traduit le texte fondateur, le Tao-tö-king, elle se méfie du pouvoir et de l’action pour l’action. Dans Terremer, chaque acte de magie a des conséquences sur l’équilibre du monde.
  • L’anthropologie. Fille d’anthropologue, elle imagine des sociétés entières, avec leurs coutumes, leurs langues et leurs croyances, pour interroger les nôtres.
  • Le féminisme. Ses premiers livres ont été critiqués pour leurs héros masculins ; elle l’a reconnu et a réécrit son propre monde avec Tehanu, qui donne la parole aux femmes et aux personnes ordinaires.
  • La diversité. Ged, le héros de Terremer, a la peau sombre, comme la plupart des habitants de l’archipel, un choix rare et délibéré dans la fantasy des années 1960.
  • L’écologie et l’anticolonialisme, très présents dans Le nom du monde est forêt.

Ce qui rend sa pensée si stimulante, c’est qu’elle ne s’est jamais figée. Le Guin a souvent corrigé publiquement ses propres positions, reconnu ses angles morts et réécrit, au sens propre, ses mondes. Peu d’écrivains ont accepté de se remettre en cause avec une telle honnêteté.

Une essayiste redoutable

Le Guin a aussi publié de nombreux essais sur l’écriture, la fantasy et la société. Elle y défend la littérature de l’imaginaire contre le mépris des critiques, et réfléchit à l’art du récit. En 2014, lors de la remise d’une médaille pour l’ensemble de son œuvre, elle prononce un discours resté célèbre contre la soumission de l’édition au profit, et pour la liberté des écrivains.

Le recueil Le Langage de la nuit rassemble ses textes des années 1970 sur la fantasy et la science-fiction : on y trouve notamment une défense vigoureuse de l’imaginaire contre ceux qui voudraient le réserver aux enfants, et une réflexion sur la langue de la fantasy qui devrait être lue par tout apprenti écrivain. Un autre essai, sur la « théorie du panier » du récit, propose de raconter l’histoire humaine non plus à partir de l’arme du chasseur, mais à partir du récipient qui sert à recueillir et à garder ; il est devenu un texte de référence bien au-delà du monde littéraire. Plusieurs de ces essais ont été traduits ou réédités en français ces dernières années, signe d’un vrai regain d’intérêt.

Le Guin a aussi écrit un petit manuel d’écriture, issu de ses ateliers, et de la poésie tout au long de sa vie. Pour un lecteur qui l’aime déjà, ses essais sont presque aussi précieux que ses romans : on y entend sa voix, ironique, chaleureuse et sans complaisance.

Son influence

Le Guin a influencé des générations d’écrivains, de Neil Gaiman à Hayao Miyazaki. Elle a montré que la fantasy et la science-fiction pouvaient être de la grande littérature, attentive à la langue, aux idées et aux personnages. Son école de magie de Roke, dans Le Sorcier de Terremer, est souvent citée comme un ancêtre de toutes les académies de magiciens de la fantasy, de Poudlard à l’Université du Nom du vent.

Une autre voie que Tolkien

Dans l’histoire de la fantasy, Le Guin occupe une place singulière. À la fin des années 1960, le genre est dominé par l’ombre de Tolkien et par ses imitateurs, avec leurs grandes guerres entre le Bien et le Mal. Le Guin propose autre chose : pas de Seigneur des Ténèbres, pas d’armée à vaincre, mais un héros qui doit affronter sa propre ombre. Cette fantasy de l’intériorité et de l’équilibre a ouvert une voie que suivront de nombreux auteurs, de Robin Hobb aux romanciers qui privilégient aujourd’hui les conflits intimes aux batailles.

En science-fiction, son influence est tout aussi profonde. Elle a fait entrer dans le genre l’anthropologie, la question du genre et du sexe, la politique utopique, à une époque où la science-fiction était surtout affaire de technologie et d’aventure. Une grande partie de la science-fiction dite « sociale » ou « humaniste » d’aujourd’hui lui doit quelque chose, et beaucoup d’autrices contemporaines la citent comme leur modèle.

Les adaptations

Son œuvre a été peu et mal adaptée. L’Autre Côté du rêve a fait l’objet d’un téléfilm américain en 1980, qu’elle appréciait davantage que les adaptations de Terremer : une mini-série télévisée en 2004, qu’elle a désavouée, et le film d’animation du studio Ghibli, Les Contes de Terremer (2006). Le cas Ghibli est émouvant : Hayao Miyazaki rêvait depuis longtemps d’adapter Terremer, et c’est finalement son fils Gorō qui a réalisé le film, très libre et inégal.

Par quel livre commencer ?

Si vous aimez… Commencez par
La fantasy Le Sorcier de Terremer
La science-fiction qui fait réfléchir La Main gauche de la nuit
Les utopies et la politique Les Dépossédés
Les textes courts Ceux qui partent d’Omelas et les autres nouvelles
Le fantastique, entre rêve et réalité L’Autre Côté du rêve

Notre conseil de libraire : pour un lecteur de fantasy, Le Sorcier de Terremer est l’entrée évidente, court, limpide et inoubliable. Pour un lecteur de littérature générale qui se méfie des genres, offrez plutôt Les Dépossédés : c’est le livre qui fait tomber les préjugés. Évitez en revanche de commencer par La Vallée de l’éternel retour ou par les premiers romans de l’Ekumen, qui ne donnent pas la mesure de son talent.

Questions fréquentes

Que signifie le K. dans Ursula K. Le Guin ?

Kroeber, son nom de jeune fille.

Ursula K. Le Guin écrivait-elle de la fantasy ou de la science-fiction ?

Les deux, avec le même talent. Terremer est l’un des grands cycles de fantasy ; La Main gauche de la nuit et Les Dépossédés sont des classiques de la science-fiction.

Terremer est-il pour les enfants ?

Les premiers livres ont été publiés pour la jeunesse et se lisent dès 11 ou 12 ans. Mais ils touchent tout autant les adultes, et les derniers tomes, plus graves, s’adressent plutôt à eux.

Dans quel ordre lire le cycle de l’Ekumen ?

Dans l’ordre que vous voulez. Les romans de l’Ekumen sont indépendants et ne partagent qu’un arrière-plan commun. Commencez par La Main gauche de la nuit ou Les Dépossédés.

Quel est son livre le plus célèbre ?

En France, Le Sorcier de Terremer est le plus lu, notamment grâce aux éditions pour la jeunesse. Dans le monde de la science-fiction, La Main gauche de la nuit est souvent cité comme son chef-d’œuvre.

Quand Ursula K. Le Guin est-elle morte ?

Le 22 janvier 2018, à Portland, dans l’Oregon, à l’âge de 88 ans.

Terremer a-t-il été adapté ?

Oui, mais de façon décevante selon l’autrice : une mini-série télévisée américaine en 2004, qu’elle a désavouée, et un film d’animation du studio Ghibli, Les Contes de Terremer (2006), réalisé par Gorō Miyazaki, qui l’a laissée partagée.

Pour aller plus loin

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