L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde : résumé et analyse

Tout le monde croit connaître l’histoire de Docteur Jekyll et Mister Hyde : un savant boit une potion et se transforme en monstre. Or c’est précisément ce que le livre de Robert Louis Stevenson cache jusqu’à ses dernières pages. Les premiers lecteurs de 1886 ignoraient que Jekyll et Hyde ne faisaient qu’un ; ils suivaient l’enquête d’un notaire intrigué par la relation entre un médecin respecté et un individu répugnant. La révélation finale fut un choc, et l’expression est passée dans toutes les langues pour désigner une personnalité double.

Paru à Londres en janvier 1886, L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde) est un court roman, une centaine de pages, qui se lit d’une traite. C’est pourtant l’un des textes les plus riches du fantastique victorien, et la plus célèbre exploration littéraire du thème du double. Cette page vous en propose un résumé (avec un avertissement avant la fin), une analyse de sa construction, de ses thèmes et de son décor londonien, puis un tour d’horizon des adaptations.

Résumé de Jekyll et Hyde

Un récit né d’un cauchemar

En 1885, Stevenson vit à Bournemouth, sur la côte sud de l’Angleterre. Écossais, né à Édimbourg en 1850, il est déjà connu pour L’Île au trésor, mais sa santé fragile le cloue souvent au lit. Il racontera lui-même, dans un essai sur les rêves, que l’idée centrale du livre lui est venue en dormant. Selon le récit de son beau-fils Lloyd Osbourne, il aurait rédigé une première version en quelques jours, puis l’aurait brûlée après les critiques de sa femme, Fanny, qui lui reprochait d’avoir manqué l’allégorie, avant de tout réécrire. L’anecdote a été embellie au fil du temps, mais elle dit bien la fièvre dans laquelle le texte est né.

La porte et l’enquête

Le notaire Gabriel John Utterson se promène un dimanche avec son cousin, Richard Enfield. Devant une porte délabrée, dans une rue commerçante, Enfield raconte une scène qui l’a marqué : une nuit, un petit homme a piétiné une fillette, puis, pour éviter le scandale, a payé un dédommagement par un chèque signé d’un nom respectable. Cet homme s’appelle Edward Hyde.

Le nom fait sursauter Utterson : il détient dans son coffre le testament de son ami, le docteur Henry Jekyll, qui lègue tous ses biens à ce même Hyde en cas de décès ou de disparition. Inquiet, le notaire guette l’inconnu, le rencontre et éprouve devant lui un dégoût inexplicable. Il interroge Jekyll, qui le prie de ne pas s’en mêler. Le docteur Lanyon, vieil ami commun, s’est quant à lui brouillé avec Jekyll à cause de ses théories scientifiques, qu’il juge extravagantes.

Le meurtre de Carew

Près d’un an plus tard, une servante assiste depuis sa fenêtre à un crime : Hyde frappe à mort, à coups de canne, un vieux gentleman, Sir Danvers Carew, membre du Parlement. La canne brisée appartenait à Jekyll. Hyde disparaît. Jekyll montre à Utterson une lettre où Hyde annonce sa fuite, mais le clerc du notaire remarque que l’écriture ressemble étrangement à celle du docteur. Pendant quelques semaines, Jekyll semble revivre, puis il se cloître de nouveau.

Lanyon et la fenêtre

Le docteur Lanyon tombe malade après avoir vu, dit-il, quelque chose de terrible, et meurt en confiant à Utterson une enveloppe à n’ouvrir qu’après la mort ou la disparition de Jekyll. Peu après, Utterson et Enfield aperçoivent Jekyll à sa fenêtre ; au milieu de la conversation, son visage se fige dans une expression de terreur et il referme brutalement.

Attention, la suite révèle la fin et le secret du roman.

La dernière nuit et les confessions

Un soir, Poole, le majordome de Jekyll, vient chercher Utterson : son maître s’est enfermé dans son cabinet depuis des jours, et la voix qui en sort n’est plus la sienne. Les deux hommes enfoncent la porte et découvrent le corps de Hyde, qui vient de s’empoisonner, vêtu de vêtements bien trop grands pour lui. Jekyll a disparu. Restent deux documents. Le récit de Lanyon raconte comment, une nuit, un petit homme a bu devant lui une préparation et s’est transformé en Henry Jekyll. La confession de Jekyll révèle tout : il a découvert un breuvage capable de séparer sa part mauvaise de sa part honorable, s’est abandonné aux plaisirs de Hyde, puis a commencé à se transformer sans potion. Son stock de sel s’épuisant, et la nouvelle provision ne produisant plus d’effet (la première contenait une impureté inconnue), il comprend qu’il va rester Hyde pour toujours. Le texte s’interrompt sur ces derniers mots écrits par Jekyll.

Une construction en enquête

Le génie de Stevenson tient d’abord à sa construction. Le roman est bâti comme un récit policier : un enquêteur (Utterson), des témoins (Enfield, la servante, Poole), des indices (le chèque, la canne, l’écriture, le testament), un mystère qui s’épaissit. Les titres des chapitres originaux ressemblent d’ailleurs à des rubriques de faits divers : l’histoire de la porte, l’affaire du meurtre de Carew, l’incident de la lettre, la dernière nuit.

Utterson est un narrateur idéal parce qu’il est le contraire d’un aventurier. Sobre, austère, discret, il préfère ne pas savoir. Il avance à reculons, poussé par l’amitié et par l’angoisse du scandale, et le lecteur avance avec lui. Ce choix de point de vue fait que l’horreur reste longtemps indirecte : on ne voit Hyde qu’à travers le malaise de ceux qui le croisent, incapables de dire précisément ce qui cloche dans son apparence.

Puis la structure bascule. Les deux derniers chapitres abandonnent l’enquête pour deux témoignages écrits, celui de Lanyon puis celui de Jekyll. On passe de l’extérieur à l’intérieur, du mystère à la confession. Ce dispositif de documents enchâssés, hérité du roman gothique et que Bram Stoker poussera plus loin dans Dracula, donne au fantastique l’apparence d’un dossier. Il faut le dire : relu en sachant la fin, le livre fonctionne aussi bien, car chaque scène prend un double sens. C’est la marque des grandes constructions.

Un détail le confirme : la fameuse transformation, dont le cinéma a fait un morceau de bravoure, n’est montrée qu’une seule fois en direct, et encore à travers les yeux de Lanyon, dans un récit écrit après coup. Stevenson ne cherche pas le spectacle. Il préfère l’effet produit sur un témoin, et c’est ce témoin qui en meurt. Toute la puissance du livre tient dans cette économie de moyens.

Le double

Un homme « véritablement double »

Dans sa confession, Jekyll écrit que l’homme n’est pas véritablement un, mais véritablement deux. C’est la phrase clé du roman. Mais attention au contresens courant : Hyde n’est pas le contraire de Jekyll, il en est une partie. Jekyll reste un mélange de bien et de mal ; Hyde, lui, est le mal pur, extrait et isolé. C’est pourquoi il est plus petit, plus jeune et plus vigoureux que le docteur : cette part de lui a été moins exercée, explique Jekyll, donc elle est moins développée.

Le vrai sujet n’est donc pas le combat du bien contre le mal, mais l’hypocrisie. Jekyll ne cherche pas à se débarrasser de ses vices : il cherche à en jouir sans en payer le prix social. Hyde lui offre l’impunité, exactement comme le tableau l’offrira à Dorian quelques années plus tard dans Le Portrait de Dorian Gray. Les deux romans racontent la même tentation : déléguer à un autre la part honteuse de soi. Et dans les deux cas, cet autre finit par dévorer celui qui croyait le maîtriser.

Une longue tradition

Stevenson n’invente pas le thème du double, qui traverse toute la littérature fantastique. Il connaît sans aucun doute les Confessions du pécheur justifié (1824) de son compatriote James Hogg, où un jeune fanatique est accompagné d’un mystérieux double qui le pousse au crime. Edgar Allan Poe, avec William Wilson (1839), avait raconté un homme poursuivi par son sosie, sa conscience incarnée. Dostoïevski, dans Le Double (1846), avait montré un fonctionnaire supplanté par son reflet. Stevenson lui-même avait abordé le motif dans sa nouvelle Markheim (1885).

On pense aussi au Horla de Maupassant, paru l’année suivante, où une présence invisible s’empare de la volonté du narrateur. Chez Stevenson, la créature ne vient pas d’ailleurs : elle sort de Jekyll lui-même. C’est plus effrayant encore.

Ce que les autrices en ont fait

Le roman de Stevenson est presque exclusivement masculin : des notaires, des médecins, des clubmen célibataires. Les femmes n’y apparaissent qu’en silhouettes, une fillette piétinée, une servante témoin. Des autrices ont justement relu l’histoire depuis ces marges. Valerie Martin, dans Mary Reilly (1990), raconte l’affaire du point de vue d’une jeune domestique de Jekyll ; le roman a été adapté au cinéma par Stephen Frears en 1996, avec Julia Roberts. L’Écossaise Emma Tennant a transposé le mythe dans le Londres des années 1980 avec Two Women of London: The Strange Case of Ms Jekyll and Mrs Hyde (1989). Plus récemment, Theodora Goss a imaginé dans The Strange Case of the Alchemist’s Daughter (2017) les filles de Jekyll et de Hyde, alliées à d’autres héritières des savants fous victoriens. Ces trois livres sont d’excellentes lectures de prolongement.

Londres victorienne

La ville est un personnage à part entière. Le Londres de Stevenson est celui du brouillard, des rues désertes à trois heures du matin, des quartiers où l’on passe en quelques pas de la respectabilité à la misère. Hyde loge à Soho, quartier alors mal famé ; Jekyll habite une belle maison dans une place élégante. Les deux mondes se touchent.

L’architecture de la maison de Jekyll est elle-même une image du double. Côté place, une façade cossue où l’on reçoit les amis. Côté arrière, donnant sur une rue secondaire, l’ancien amphithéâtre de dissection et le laboratoire, avec cette porte sans sonnette par laquelle Hyde entre et sort. Une même demeure, deux façades : Utterson met longtemps à comprendre que la porte sinistre d’Enfield et la maison de son ami sont un seul bâtiment.

Beaucoup de critiques ont aussi vu derrière ce Londres la ville natale de Stevenson, Édimbourg, avec sa vieille ville sombre et sa ville nouvelle bourgeoise et ordonnée. Stevenson connaissait l’histoire du diacre William Brodie, respectable ébéniste et conseiller municipal le jour, cambrioleur la nuit, pendu en 1788 ; il en avait tiré une pièce avec son ami William Ernest Henley. Le modèle d’un notable à double vie était donc très proche de lui.

Enfin, le roman parle de la peur victorienne du scandale. Utterson et ses amis ne s’interrogent presque jamais sur la souffrance des victimes : ils veulent avant tout protéger la réputation de Jekyll. Les vices de Hyde ne sont d’ailleurs jamais décrits, hormis ses violences. Ce silence laisse chaque lecteur projeter ses propres soupçons, et il en dit long sur une société qui préférait ne pas nommer ce qui la menaçait.

Science et morale

Jekyll est un médecin, docteur en médecine, en droit et membre de la Royal Society, ce qui situe le roman dans la lignée de Frankenstein de Mary Shelley : un savant franchit une limite et engendre un être qui lui échappe. Mais là où Victor Frankenstein crée un autre, Jekyll se transforme lui-même. L’expérience porte sur sa propre identité.

La science de Jekyll est volontairement floue. Stevenson ne décrit ni formule ni procédé, seulement des sels, une teinture rouge, une ébullition qui change de couleur. Le détail le plus subtil est celui de l’impureté : la découverte de Jekyll repose sur un accident qu’il n’a jamais compris. Sa science n’est donc pas une maîtrise, mais un coup de chance, et c’est l’épuisement de ce hasard qui le condamne. Lanyon, le médecin rationnel, meurt de ce qu’il a vu : l’esprit positiviste ne survit pas à la révélation.

Le roman paraît aussi au moment où naissent les théories sur la dégénérescence et les débats sur l’évolution. Hyde est sans cesse décrit avec des traits simiesques, une « pâleur » et une difformité que personne ne parvient à préciser. Il incarne la crainte victorienne d’une régression : sous le gentleman civilisé, la bête n’aurait jamais disparu. Notre lecture : c’est moins un roman contre la science qu’un roman contre l’orgueil moral, celui d’un homme qui croit pouvoir se diviser pour ne garder que sa respectabilité.

Adaptations

Peu de romans ont été autant adaptés. Dès 1887, l’acteur Richard Mansfield crée une version théâtrale aux États-Unis, puis la joue à Londres en 1888, l’année des meurtres de Whitechapel ; sa transformation à vue était si impressionnante qu’il fut, raconte-t-on, brièvement soupçonné. Cette version ajoutait une fiancée à Jekyll, une invention que reprendront de nombreux films.

Au cinéma, trois classiques s’imposent. John Barrymore incarne le double rôle en 1920, dans un film muet célèbre pour sa transformation filmée presque sans maquillage. En 1931, Rouben Mamoulian réalise la version la plus aboutie, avec Fredric March, qui obtient l’Oscar du meilleur acteur. En 1941, Victor Fleming en tourne un remake avec Spencer Tracy, Ingrid Bergman et Lana Turner. En France, Jean Renoir transpose l’histoire à Paris avec Le Testament du docteur Cordelier (1959), porté par Jean-Louis Barrault.

Le mythe a ensuite essaimé partout : la Hammer en a tiré Dr Jekyll and Sister Hyde (1971), où Jekyll se transforme en femme ; Jerry Lewis l’a parodié dans Docteur Jerry et Mister Love (1963) ; la série britannique Jekyll (2007), écrite par Steven Moffat, en a imaginé un descendant contemporain. Et la figure de Hyde, colosse incontrôlable, a directement inspiré celle de Hulk dans les comics.

Adaptation Année Pourquoi la voir
Dr. Jekyll and Mr. Hyde, John S. Robertson, avec John Barrymore 1920 Un classique du muet
Docteur Jekyll et M. Hyde, Rouben Mamoulian 1931 La meilleure version, Oscar pour Fredric March
Le Testament du docteur Cordelier, Jean Renoir 1959 Une relecture française audacieuse
Mary Reilly, Stephen Frears 1996 Le point de vue d’une servante, d’après Valerie Martin
Jekyll, Steven Moffat 2007 Une variation moderne en série

Questions fréquentes

Quel est le résumé de Jekyll et Hyde en quelques lignes ?

Le notaire Utterson enquête sur Edward Hyde, homme violent que son ami le docteur Jekyll protège mystérieusement. Après un meurtre et plusieurs incidents, il découvre que Jekyll a mis au point une potion qui le transformait en Hyde, et qu’il a fini par ne plus pouvoir revenir à lui-même.

Qui a écrit Docteur Jekyll et Mister Hyde ?

Robert Louis Stevenson (1850-1894), écrivain écossais également auteur de L’Île au trésor. Le roman est paru en 1886.

Jekyll et Hyde est-il un roman fantastique ?

Oui. Il relève du fantastique et de l’héritage gothique, avec une forte dimension de roman policier et de science-fiction naissante, puisque la transformation est d’origine chimique.

Hyde est-il le contraire de Jekyll ?

Non. Hyde représente uniquement la part mauvaise de Jekyll, tandis que Jekyll reste un mélange de bien et de mal. C’est l’un des contresens les plus fréquents sur le roman.

Combien de pages fait Jekyll et Hyde ?

C’est un court roman, d’une centaine de pages en poche selon les éditions. Il se lit en deux ou trois heures.

À partir de quel âge lire Jekyll et Hyde ?

Le texte est souvent étudié à partir de la 4e ou de la 3e. Il ne contient pas de scène explicite, mais quelques violences et une langue du XIXe siècle qui demande un peu d’attention.

Où lire Jekyll et Hyde gratuitement ?

Le texte original est dans le domaine public, tout comme les traductions anciennes. Vous le trouverez sur Wikisource, Gallica ou le projet Gutenberg.

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