Le merveilleux : définition, différences avec le fantastique et grandes œuvres

Une citrouille devient carrosse, un loup parle à une petite fille sur le chemin de sa grand-mère, une petite sirène échange sa voix contre des jambes. Personne, dans ces histoires, ne s’en étonne. C’est exactement ce qui définit le merveilleux : le surnaturel y est la règle du jeu, accepté par les personnages comme par le lecteur, dès la première ligne.

Le merveilleux en littérature est pourtant souvent confondu avec le fantastique, et la question revient chaque année dans les copies du collège : quelle est la différence entre les deux ? La réponse tient en une phrase, mais elle ouvre sur une histoire passionnante, des fées de la cour de Louis XIV aux pays imaginaires de l’Angleterre victorienne, jusqu’aux sagas jeunesse d’aujourd’hui.

Cette page vous donne une définition claire, un tableau pour ne plus confondre merveilleux, fantastique et fantasy, un parcours dans les grandes œuvres (en faisant toute leur place aux conteuses, trop souvent oubliées) et, pour finir, une fiche pratique pour les élèves.

Le merveilleux : définition

Dans la langue courante, est merveilleux ce qui suscite l’admiration et l’étonnement. Le mot vient du latin mirabilia, « les choses étonnantes », et c’est en ce sens que les clercs du Moyen Âge parlaient des merveilles : les fées des lais de Marie de France, les forêts enchantées des romans de la Table ronde, les créatures des bestiaires. En littérature, le terme a pris un sens plus précis : il désigne un récit où le surnaturel est admis comme normal à l’intérieur de l’histoire.

La définition de Todorov

La définition la plus citée vient de Tzvetan Todorov, dans son Introduction à la littérature fantastique (1970). Todorov part d’un événement inexplicable et observe la réaction qu’il provoque. Si le personnage et le lecteur hésitent entre une explication naturelle et une explication surnaturelle, nous sommes dans le fantastique. Si l’événement trouve finalement une explication rationnelle (un rêve, une illusion, une supercherie), nous basculons dans l’étrange. Si, au contraire, le surnaturel est accepté sans résistance, nous sommes dans le merveilleux.

Le critère décisif est donc l’absence de surprise. Dans un conte de fées, le Chat botté parle et personne ne trouve cela anormal ; le meunier ne consulte pas de médecin, le roi ne crie pas au prodige. Pour Todorov, le merveilleux ne se définit pas par ses créatures (fées, ogres, dragons), mais par la façon dont le récit les traite. Un même vampire peut appartenir au fantastique s’il sème le doute, ou au merveilleux s’il fait partie du décor.

Les nuances du merveilleux

Todorov distingue plusieurs voisinages. Le fantastique-merveilleux désigne les récits qui maintiennent longtemps le doute avant de confirmer, à la fin, que le surnaturel était bien réel. Le merveilleux pur, lui, n’a besoin d’aucune justification : c’est le monde du « il était une fois ». Todorov repère aussi des formes de merveilleux « excusé », qui cherchent une caution : le merveilleux hyperbolique (les exagérations des récits de voyage), le merveilleux exotique (les prodiges de contrées lointaines), le merveilleux instrumental (les objets magiques, comme la lampe d’Aladin) et le merveilleux scientifique, ancêtre de ce que nous appelons science-fiction.

Merveilleux, fantastique, fantasy : le tableau

La différence entre merveilleux et fantastique tient à la réaction face au surnaturel. Dans le fantastique, l’irruption de l’inexplicable dans un monde réaliste provoque le doute et l’angoisse : pensez au narrateur du Horla, qui ne sait plus s’il devient fou. Dans le merveilleux, la fée qui apparaît au chevet du berceau ne pose aucune question à personne. Pour une présentation complète de l’autre versant, consultez notre guide de la littérature fantastique.

La fantasy, de son côté, est l’héritière moderne du merveilleux. Elle en garde l’acceptation du surnaturel, mais elle y ajoute un monde secondaire construit avec soin : une géographie, une histoire, des langues, des règles de magie. Tolkien a théorisé ce passage dans sa conférence Du conte de fées (1939), où il défend le droit de l’écrivain à « sous-créer » un monde cohérent. Le conte se contente d’un royaume sans nom ; la fantasy dessine la carte.

Merveilleux Fantastique Fantasy Étrange
Cadre Hors du temps, « il était une fois » Notre monde, réaliste Un monde inventé et détaillé Notre monde
Le surnaturel Accepté sans question Une anomalie qui inquiète Normal, avec ses règles Expliqué rationnellement à la fin
Réaction des personnages Aucune surprise Doute, peur, folie Familiarité Effroi, puis soulagement
Effet sur le lecteur Enchantement Hésitation, angoisse Immersion, émerveillement Inquiétude dissipée
Exemples Cendrillon, La Belle et la Bête Le Horla, Le Tour d’écrou Le Hobbit, Terremer Le Chien des Baskerville

Les frontières restent poreuses, et c’est ce qui les rend intéressantes. Alice au pays des merveilles commence dans le monde réel et se termine par un réveil : on pourrait y voir de l’étrange (ce n’était qu’un rêve). Mais pendant tout le récit, Alice accepte le lapin pressé et la reine de cœur avec une bonne volonté parfaite : le cœur du livre est merveilleux. De même, le réalisme magique latino-américain installe le prodige dans le quotidien sans que personne ne s’en étonne : c’est un merveilleux transplanté dans notre monde. Pour les grandes familles de la fantasy moderne, voyez notre page sur les sous-genres de la fantasy.

Le merveilleux des contes

Le conte merveilleux est la forme la plus ancienne et la plus universelle du genre. Transmis oralement pendant des siècles, il a été fixé par écrit en Europe à partir de la fin du XVIIe siècle. Trois noms dominent les manuels, mais l’histoire réelle est plus riche, et elle doit beaucoup à des femmes.

Perrault et les conteuses du Grand Siècle

En 1697, Charles Perrault publie ses Histoires ou contes du temps passé, que l’on connaît sous le titre de Contes de ma mère l’Oye. On y trouve Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Chat botté, Cendrillon, La Belle au bois dormant ou Le Petit Poucet. Perrault écrit pour le public lettré des salons : sa prose est sobre, ironique, et chaque conte se termine par une moralité en vers, parfois plus cynique qu’édifiante.

Perrault n’est pourtant pas seul, ni même le premier. La même année, Marie-Catherine d’Aulnoy publie Les Contes des fées, qui donnent leur nom au genre tout entier : L’Oiseau bleu, La Chatte blanche, Gracieuse et Percinet. Ses contes sont plus longs, plus baroques, plus sensuels que ceux de Perrault, et ils ont eu en leur temps un succès considérable. Autour d’elle, d’autres autrices nourrissent cette mode des contes de fées : Henriette-Julie de Murat, Marie-Jeanne Lhéritier, Charlotte-Rose de La Force, dont Persinette (1698) est à l’origine de Raiponce. Au siècle suivant, Gabrielle-Suzanne de Villeneuve écrit la première version de La Belle et la Bête (1740), que Jeanne-Marie Leprince de Beaumont abrège en 1756 pour en faire le texte que nous connaissons.

Si vous ne deviez lire qu’un recueil oublié, prenez les contes de Madame d’Aulnoy : plus foisonnants et plus libres que ceux de Perrault, ils montrent que le merveilleux français était aussi une littérature de l’excès et du plaisir.

Les frères Grimm

En Allemagne, Jacob et Wilhelm Grimm publient en 1812 le premier volume de leurs Contes de l’enfance et du foyer (Kinder- und Hausmärchen). Une partie de leurs sources étaient des femmes, comme la conteuse Dorothea Viehmann.

Les Grimm ont retravaillé leurs textes au fil des éditions, jusqu’à la dernière, en 1857. Wilhelm, en particulier, a adouci certains passages et renforcé la morale chrétienne, tout en gardant une cruauté qui surprend aujourd’hui : la belle-mère de Blanche-Neige danse dans des souliers de fer rougis au feu, les demi-sœurs de Cendrillon se mutilent les pieds. Hansel et Gretel, Raiponce, Le Roi grenouille ou Les Musiciens de Brême sont devenus des références universelles.

Andersen, le conte d’auteur

Avec le Danois Hans Christian Andersen, le conte change de nature. Ses premiers contes paraissent en 1835, et il en écrira plus de cent cinquante. Il ne se contente plus de recueillir : pour l’essentiel, il invente. La Petite Sirène, Le Vilain Petit Canard, La Reine des neiges, La Petite Fille aux allumettes, Les Habits neufs de l’empereur portent sa signature, faite de mélancolie, d’humour et de compassion pour les êtres exclus. Ses fins sont souvent tristes, et c’est leur force : Andersen fait du merveilleux un instrument pour parler de la souffrance, du désir et de la mort.

Les traits du conte merveilleux

Le folkloriste russe Vladimir Propp a montré en 1928, dans Morphologie du conte, que les contes merveilleux reposent sur une structure stable : un manque ou un méfait, le départ du héros, la rencontre d’un donateur qui lui offre un objet magique, des épreuves, la victoire et la récompense. Il a recensé trente et une « fonctions » qui se succèdent toujours dans le même ordre.

Les autres traits sont familiers : un temps et un lieu indéterminés, des personnages sans psychologie complexe (la princesse, le cadet, la marâtre), des objets et des chiffres magiques (trois épreuves, sept nains), une morale implicite ou explicite et une fin heureuse dans la grande majorité des cas. Le peuple des fées, des ogres et des animaux parlants forme un véritable bestiaire, que nous détaillons dans notre page consacrée aux créatures fantastiques.

La féerie victorienne

Au XIXe siècle, l’Angleterre victorienne invente une nouvelle forme de merveilleux : la féerie littéraire, destinée aux enfants mais lue avec passion par les adultes.

Lewis Carroll et Alice

En 1865, Lewis Carroll, professeur de mathématiques à Oxford, publie Alice au pays des merveilles, suivi de De l’autre côté du miroir (1871). Le merveilleux y devient un jeu de logique et de langage : un chat qui disparaît en laissant son sourire, un thé qui ne finit jamais, une reine qui condamne avant de juger. Notre page consacrée à Alice au pays des merveilles vous en propose un résumé et une analyse détaillés.

George MacDonald, le passeur

L’Écossais George MacDonald est moins connu en France, et c’est une injustice. Son roman Phantastes (1858) est souvent présenté comme le premier roman de fantasy pour adultes ; ses livres pour enfants, At the Back of the North Wind (1871) et The Princess and the Goblin (1872), mêlent féerie et spiritualité. C.S. Lewis le considérait comme son maître, et Tolkien l’a lu enfant. Sans MacDonald, ni le Monde de Narnia ni une partie de l’œuvre de Tolkien n’auraient tout à fait la même couleur.

J.M. Barrie et Peter Pan

Peter Pan apparaît d’abord sur scène, en 1904, avant que J.M. Barrie n’en tire le roman Peter et Wendy (1911). Mais relisez le texte : il est bien plus ambigu et mélancolique que ses adaptations. Peter est un enfant charmant et cruel, qui oublie tout, et l’histoire parle autant de la perte que de l’aventure.

Les autrices de la féerie

La féerie victorienne n’est pas qu’une affaire d’hommes. Christina Rossetti publie en 1862 Goblin Market, long poème où deux sœurs affrontent des marchands gobelins aux fruits ensorcelés : un texte troublant, d’une sensualité inattendue. Jean Ingelow signe Mopsa the Fairy (1869), et Edith Nesbit renouvelle le genre au début du XXe siècle avec Five Children and It (1902), où la magie s’invite dans la vie ordinaire de cinq enfants, avec des conséquences comiques et souvent fâcheuses. Nesbit invente ainsi une formule, la magie dans le quotidien, qui mène directement à Narnia et à Harry Potter.

Hope Mirrlees prolonge la féerie pour adultes avec Lud-en-Brume (1926), sommet méconnu du merveilleux anglais. Le courant se poursuit aussi avec Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame (1908) et, de l’autre côté de l’Atlantique, avec Le Magicien d’Oz de L. Frank Baum (1900). Pour suivre la façon dont cette féerie s’est transformée en fantasy, lisez notre histoire de la fantasy.

Le merveilleux jeunesse aujourd’hui

En France, la tradition du conte d’auteur reste vivante. Marcel Aymé, avec Les Contes du chat perché (à partir de 1934), et Pierre Gripari, avec La Sorcière de la rue Mouffetard et les autres Contes de la rue Broca (1967), ont installé le merveilleux dans les cours de ferme et les rues de Paris, avec un humour qui n’a pas pris une ride.

Pour les lecteurs plus âgés, les grandes œuvres des cinquante dernières années jouent sur le seuil entre notre monde et un autre. L’Histoire sans fin de Michael Ende (1979) fait du livre lui-même la porte du pays merveilleux. Le Château de Hurle de Diana Wynne Jones (1986), que Miyazaki a adapté au cinéma, détourne avec malice tous les codes du conte : la cadette maudite, la sorcière, le magicien au cœur volé.

La France a donné au merveilleux contemporain quelques réussites éclatantes. Timothée de Fombelle, avec Tobie Lolness (2006), raconte l’épopée d’un garçon d’un millimètre et demi dans un chêne menacé, un conte écologique d’une grande délicatesse. Christelle Dabos, avec La Passe-miroir, invente un monde éclaté en arches où les objets ont une humeur et où une héroïne myope traverse les miroirs : un merveilleux à la fois domestique et inquiétant, qui a conquis les adolescents comme les adultes.

Enfin, les grandes sagas comme Harry Potter ou À la croisée des mondes ont repris la formule victorienne de Nesbit et de Carroll : un enfant ordinaire découvre qu’un autre monde existe à côté du sien. Elles relèvent de la fantasy, mais leur noyau reste merveilleux : l’émerveillement de la découverte, l’objet magique, l’épreuve initiatique. Pour une sélection par âge, consultez notre page sur la fantasy pour ados.

Âge Pour découvrir le merveilleux
6-8 ans Les contes de Perrault et de Grimm en version illustrée, Les Contes du chat perché
8-11 ans Contes de la rue Broca, Le Magicien d’Oz, Alice au pays des merveilles
11-14 ans Tobie Lolness, Le Château de Hurle, Le Monde de Narnia
14 ans et plus La Passe-miroir, L’Histoire sans fin, les contes d’Andersen dans leur version intégrale
Adultes Lud-en-Brume, Phantastes, les contes de Madame d’Aulnoy

Fiche pour les élèves

La définition en une phrase. Le merveilleux est un registre où le surnaturel est accepté comme normal par les personnages et par le lecteur, sans provoquer de doute ni de peur.

La différence avec le fantastique. Dans le fantastique, le surnaturel surgit dans un monde réaliste et provoque une hésitation entre une explication rationnelle et une explication surnaturelle. Dans le merveilleux, il n’y a pas d’hésitation : la fée existe, et tout le monde le sait.

Les indices qui permettent de reconnaître un texte merveilleux :

  • une formule d’ouverture comme « Il était une fois » ;
  • un temps et un lieu vagues (un royaume, une forêt, un château) ;
  • des êtres surnaturels (fées, ogres, sorcières, animaux qui parlent) ;
  • des objets magiques (baguette, bottes de sept lieues, miroir qui parle) ;
  • des épreuves, souvent au nombre de trois ;
  • des personnages types, bons ou méchants, sans nuance ;
  • une fin heureuse et une morale.

Le schéma narratif. Le conte merveilleux suit presque toujours le schéma en cinq étapes : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, élément de résolution, situation finale.

Les auteurs à connaître : Charles Perrault (1697), Madame d’Aulnoy (1697), Madame Leprince de Beaumont (1756), les frères Grimm (1812), Hans Christian Andersen (à partir de 1835), Lewis Carroll (1865).

Un exemple de sujet de rédaction : « Écrivez la suite d’un conte en respectant les codes du merveilleux. » Pensez à garder le ton du conte : aucun personnage ne doit s’étonner de la magie, sinon vous basculez dans le fantastique.

Un piège classique : un texte avec un fantôme ou un vampire n’est pas forcément fantastique. Si le fantôme est présenté comme tout à fait normal dans l’histoire, il s’agit de merveilleux. Ce qui compte, c’est la réaction face au surnaturel, pas la créature elle-même.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le merveilleux et le fantastique ?

Dans le merveilleux, le surnaturel est accepté sans surprise. Dans le fantastique, il surgit dans un monde réaliste et fait naître le doute : le personnage et le lecteur hésitent entre une explication rationnelle et une explication surnaturelle.

Le merveilleux et la fantasy, est-ce la même chose ?

Pas tout à fait. La fantasy est une forme moderne du merveilleux, qui construit un monde imaginaire détaillé, avec sa géographie, son histoire et ses règles. Le conte merveilleux se contente d’un « il était une fois » sans précision.

Qu’est-ce que la féerie ?

C’est le merveilleux du monde des fées. Le mot désigne à la fois ce monde enchanté et les œuvres qui le mettent en scène, comme les contes de Madame d’Aulnoy ou les récits de la littérature victorienne. Au théâtre, une féerie est aussi un spectacle à grand déploiement de décors et de machineries.

Harry Potter, c’est du merveilleux ?

Oui au sens de Todorov, puisque la magie y est acceptée comme réelle. Mais on le classe plutôt dans la fantasy, et plus précisément dans la fantasy urbaine ou la fantasy jeunesse, parce qu’il construit un monde magique caché, cohérent et détaillé.

Qui a inventé l’expression « conte de fées » ?

Elle s’impose avec le recueil de Madame d’Aulnoy, Les Contes des fées, paru en 1697. L’anglais fairy tale en est la traduction.

Les contes de Perrault et de Grimm sont-ils les mêmes ?

Plusieurs histoires se retrouvent chez les deux, comme Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge ou La Belle au bois dormant, mais les versions diffèrent. Chez Perrault, le Petit Chaperon rouge est dévoré et l’histoire s’arrête là ; chez les Grimm, un chasseur la sauve.

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