Shirley Jackson : vie, œuvre et héritage

Un matin de juin, dans un village américain sans histoire, les habitants se rassemblent sur la place pour le tirage au sort annuel. Les enfants ramassent des pierres, les hommes plaisantent sur les récoltes, les femmes arrivent en tablier. Tout est paisible, presque ennuyeux. Quand la nouvelle La Loterie paraît dans le New Yorker en 1948, des centaines de lecteurs écrivent au magazine, furieux, troublés ou terrifiés. Shirley Jackson venait de devenir célèbre, et elle ne serait plus jamais tout à fait comprise.

Shirley Jackson est l’une des plus grandes autrices du fantastique et de l’horreur psychologique du XXe siècle. Elle a écrit avec Hantise (The Haunting of Hill House) le roman de maison hantée par excellence, et avec Nous avons toujours vécu au château l’un des récits les plus étranges et les plus drôles de la littérature américaine. Stephen King la place parmi ses maîtres. Pourtant, pendant des décennies, on l’a regardée comme une ménagère qui écrivait des histoires de fantômes entre deux lessives.

Cette page retrace sa vie, présente ses livres majeurs et ses nouvelles, explique pourquoi elle a été si longtemps sous-estimée, et vous aide à choisir par où commencer. Les passages qui révèlent une fin sont clairement signalés.

Biographie de Shirley Jackson

Une enfance californienne, une mère difficile

Shirley Hardie Jackson naît le 14 décembre 1916 à San Francisco, dans une famille aisée. Elle grandit à Burlingame, une banlieue chic de la baie, avant que ses parents ne s’installent à Rochester, dans l’État de New York, au début des années 1930. Sa relation avec sa mère, Geraldine, est douloureuse : celle-ci, soucieuse des apparences, ne cesse de critiquer le physique et les manières de sa fille. Cette blessure, les biographes la retrouvent partout dans l’œuvre, peuplée de mères écrasantes, de filles prisonnières et de maisons trop grandes.

Après un premier passage difficile à l’université de Rochester, elle poursuit ses études à l’université de Syracuse. Elle y rencontre Stanley Edgar Hyman, futur critique littéraire, avec qui elle fonde une revue étudiante. Ils se marient en 1940.

Bennington, quatre enfants et une machine à écrire

Hyman devient collaborateur du New Yorker, puis professeur au Bennington College, dans le Vermont. Le couple s’installe à North Bennington, où naissent quatre enfants : Laurence, Joanne, Sarah et Barry. La maison est pleine de livres, d’amis écrivains, de chats et de disputes. Jackson écrit sans relâche, souvent la nuit, tout en assumant l’essentiel des tâches domestiques.

Elle mène de front deux carrières. D’un côté, des romans et des nouvelles inquiétants, publiés dans les revues littéraires. De l’autre, des récits humoristiques sur sa vie de famille, publiés dans les magazines féminins puis réunis en deux livres à succès, Life Among the Savages (1953) et Raising Demons (1957). Ces textes paient les factures, et ils sont drôles. Mais ils contribuent aussi à brouiller son image.

Les dernières années

À North Bennington, Jackson se sent mal acceptée par les gens du village, qui voient d’un mauvais œil cette famille d’intellectuels venus d’ailleurs. Son mariage est miné par les infidélités de Hyman. Elle souffre d’anxiété, prend des médicaments, boit, et traverse au début des années 1960 une période d’agoraphobie qui l’empêche de quitter la maison. Elle se soigne, recommence à donner des conférences et travaille à un nouveau roman, plus lumineux, quand elle meurt dans son sommeil, d’une insuffisance cardiaque, le 8 août 1965. Elle avait 48 ans.

Repère Date
Naissance à San Francisco 14 décembre 1916
Mariage avec Stanley Edgar Hyman 1940
La Loterie dans le New Yorker 26 juin 1948
Premier roman, The Road Through the Wall 1948
The Haunting of Hill House (Hantise) 1959
We Have Always Lived in the Castle 1962
Mort à North Bennington 8 août 1965

Hantise (The Haunting of Hill House)

Le roman de maison hantée par excellence

Publié en 1959, The Haunting of Hill House a connu en France plusieurs titres : Maison hantée, puis Hantise en poche, et La Maison hantée dans la traduction parue chez Rivages en 2016. C’est le même livre, et c’est un chef-d’œuvre.

Le docteur John Montague, chercheur passionné de phénomènes surnaturels, loue pour un été Hill House, une demeure isolée réputée hantée. Il invite des personnes ayant déjà vécu des expériences étranges. Deux seulement répondent : Eleanor Vance, trente-deux ans, qui a passé onze ans à soigner sa mère invalide et n’a jamais vraiment vécu, et Theodora, une artiste vive et moqueuse. Luke Sanderson, l’héritier de la maison, complète le groupe. Très vite, des coups résonnent dans les couloirs, des inscriptions apparaissent sur les murs, et Eleanor sent que la maison l’appelle.

Pourquoi c’est un chef-d’œuvre

Ce qui rend Hantise unique, c’est que vous ne savez jamais où finit la maison et où commence Eleanor. Jackson raconte presque tout à travers ses yeux : sa solitude, son besoin éperdu d’appartenir à un lieu et à un groupe, sa jalousie envers Theodora, ses rêveries. Les phénomènes sont-ils réels, ou Eleanor les produit-elle ? Le roman ne tranche pas, et c’est cette hésitation qui en fait un sommet de la littérature fantastique, dans la lignée directe du Tour d’écrou d’Henry James.

La maison elle-même est un personnage. Bâtie par un certain Hugh Crain, elle est faite d’angles légèrement faussés, de portes qui se referment seules, de pièces où l’on se perd. Jackson ne montre jamais de fantôme : elle montre une architecture qui rend fou. Le paragraphe d’ouverture, sur l’impossibilité pour un organisme vivant de rester sain d’esprit face à la réalité absolue, est l’un des incipits les plus commentés de la littérature d’horreur. Le roman a été retenu parmi les finalistes du National Book Award en 1960, une reconnaissance rare pour un livre de genre.

Notre conseil : lisez-le lentement, le soir, et attention à l’humour. Les dialogues entre Eleanor et Theodora sont pétillants, et c’est ce mélange de légèreté et d’effroi qui rend la dernière partie si glaçante.

Nous avons toujours vécu au château

Paru en 1962, We Have Always Lived in the Castle est le dernier roman achevé de Shirley Jackson, et pour beaucoup de lecteurs son meilleur. En France, il a d’abord été publié en 1971, puis retraduit chez Rivages en 2012.

La narratrice, Mary Katherine Blackwood, dite Merricat, a dix-huit ans. Elle vit avec sa sœur aînée Constance et leur vieil oncle Julian dans la grande maison familiale, à l’écart d’un village qui les déteste. Six ans plus tôt, le reste de la famille Blackwood est mort empoisonné à l’arsenic, versé dans le sucrier. Constance a été jugée puis acquittée. Depuis, elle ne sort plus. Merricat, elle, va faire les courses au village sous les quolibets, enterre des objets dans le jardin et cloue des livres aux arbres pour protéger la maison. L’arrivée d’un cousin, Charles, qui convoite l’argent de la famille, va briser cet équilibre fragile.

Le génie du roman tient à sa voix. Merricat est drôle, poétique, inquiétante, et rêve de vivre sur la Lune avec sa sœur et leur chat Jonas. Vous la suivez avec délice avant de comprendre peu à peu qui elle est vraiment. C’est un conte cruel sur l’enfermement volontaire, la sororité et la haine d’un groupe pour ceux qui ne lui ressemblent pas. On y lit aussi, en filigrane, l’expérience de Jackson elle-même face aux villageois de North Bennington. Le roman a été porté à l’écran en 2018 par Stacie Passon, avec Taissa Farmiga et Alexandra Daddario.

C’est notre premier conseil pour découvrir l’autrice : un roman court, accessible, dont on ne sort pas indemne.

Les nouvelles

La Loterie

La Loterie (The Lottery) paraît dans le New Yorker le 26 juin 1948. Le récit suit les habitants d’un petit village qui se réunissent, comme chaque année le 27 juin, pour un tirage au sort auquel chaque famille doit participer. Jackson décrit la scène avec une neutralité de chroniqueuse : on parle des tracteurs, des impôts, de la vieille boîte noire qu’il faudrait bien remplacer.

Attention, la suite de ce paragraphe révèle la fin de la nouvelle.

La personne désignée par le sort, Tessie Hutchinson, est lapidée par l’ensemble du village, y compris par ses proches. Personne ne sait plus très bien pourquoi la loterie existe ; on la perpétue parce qu’on l’a toujours fait.

Le magazine reçoit plus de trois cents lettres, souvent indignées, certaines de lecteurs persuadés que de telles loteries existaient vraiment. Jackson qualifiera ces réactions de mélange de perplexité, de spéculation et d’insultes à l’ancienne. La nouvelle est interdite dans l’Union sud-africaine. Elle est aujourd’hui l’une des plus étudiées dans les écoles américaines, et une lecture indispensable pour comprendre comment la violence collective peut se cacher derrière la tradition et la normalité.

Les autres nouvelles

La Loterie donne son titre au recueil paru en 1949, The Lottery: or, The Adventures of James Harris. Le sous-titre renvoie à une figure récurrente du livre, un séducteur inquiétant venu d’une vieille ballade écossaise, le démon amant qui emporte les femmes. Plusieurs nouvelles mettent en scène des femmes seules ou prises au piège d’un quotidien qui se dérègle : une fiancée abandonnée le jour de ses noces, une citadine perdue dans une ville qui devient hostile.

Parmi les textes à connaître, The Summer People raconte un couple de vacanciers new-yorkais qui décide de prolonger son séjour à la campagne, et découvre que les habitants voient cela d’un très mauvais œil. Charles est un petit bijou d’humour domestique à chute. The Possibility of Evil, l’histoire d’une vieille dame respectable qui envoie des lettres anonymes à ses voisins, a reçu l’Edgar Award de la meilleure nouvelle en 1966, à titre posthume.

En France, on trouve aujourd’hui l’essentiel de ces textes dans La Loterie et autres contes noirs, publié chez Rivages en 2019 dans une traduction de Fabienne Duvigneau. Après sa mort, plusieurs recueils sont venus compléter l’œuvre, dont Just an Ordinary Day (1996), né de la découverte de nouvelles inédites, et Let Me Tell You (2015).

Les autres romans

Avant Hantise, Jackson a publié quatre romans moins connus mais passionnants. The Road Through the Wall (1948) dépeint une rue de banlieue californienne et sa petite cruauté ordinaire. Hangsaman (1951), traduit chez Rivages en 2021 sous son titre original, suit une étudiante qui perd pied ; il s’inspire en partie de la disparition, en 1946, d’une étudiante de Bennington, Paula Jean Welden. The Bird’s Nest (1954) explore la personnalité multiple d’une jeune femme. Le Cadran solaire (The Sundial, 1958) est une satire noire où une famille excentrique attend la fin du monde dans son manoir.

Titre Année Pour qui ?
Nous avons toujours vécu au château 1962 Pour commencer, si vous aimez les narratrices étranges
Hantise / La Maison hantée 1959 Pour les amateurs de peur psychologique
La Loterie et autres contes noirs Recueil, 2019 en France Pour découvrir son art de la nouvelle
Le Cadran solaire 1958 Pour son humour le plus noir
Hangsaman 1951 Pour les lecteurs déjà conquis

Une autrice longtemps sous-estimée

Pourquoi Shirley Jackson a-t-elle mis si longtemps à être reconnue à sa juste valeur ? Plusieurs raisons se cumulent.

La première tient au genre. Dans l’Amérique des années 1950, la critique sérieuse méprise les histoires de fantômes, rangées du côté de la littérature populaire. Jackson elle-même se voit cataloguée comme spécialiste du frisson, alors que ses romans relèvent d’une ambition littéraire évidente.

La deuxième tient à son image publique. Ses chroniques familiales, très lues, font d’elle aux yeux du public une mère de famille pleine d’humour. Les journalistes l’interrogent sur ses enfants et sur la sorcellerie (elle s’amusait à entretenir sa réputation de sorcière) plus que sur son écriture. Être à la fois une femme, une mère et une autrice de récits d’épouvante, c’était cumuler les raisons de ne pas être prise au sérieux.

La troisième tient à sa mort précoce, qui a interrompu son œuvre au moment où elle semblait prendre un nouveau tournant. Pendant les décennies suivantes, elle reste surtout connue pour La Loterie, lue au lycée, et pour le film de 1963 tiré de Hantise.

Le vent tourne à partir des années 2000. En 2010, la prestigieuse Library of America, qui publie les classiques américains, lui consacre un volume dirigé par Joyce Carol Oates. En 2016, la biographie de Ruth Franklin, Shirley Jackson: A Rather Haunted Life, reçoit le National Book Critics Circle Award et révèle une écrivaine d’une lucidité extraordinaire sur la condition des femmes de son temps. Les lectures féministes de son œuvre se multiplient : ses maisons sont des prisons domestiques, ses héroïnes étouffent sous le poids des mères, des maris et des convenances. Relisez Hantise avec cette idée en tête, et vous ne verrez plus Eleanor de la même façon.

Notre avis est sans ambiguïté : Shirley Jackson mérite sa place aux côtés d’Edgar Allan Poe et d’Henry James dans le panthéon du fantastique. Personne n’a mieux écrit la peur qui naît de l’intérieur des maisons et des familles.

Héritage : de Stephen King à la série Netflix

Stephen King et les écrivains de l’horreur

Stephen King n’a jamais caché sa dette. Dans Danse macabre (1981), son essai sur l’horreur, il place The Haunting of Hill House parmi les plus grands romans du genre au XXe siècle. Il dédie Charlie (Firestarter, 1980) à sa mémoire. Et l’on reconnaît Hill House dans plus d’un de ses lieux maléfiques, à commencer par l’Overlook de Shining, hôtel qui, comme la maison de Jackson, semble vouloir garder ses occupants. Même Simetierre, avec son drame familial où l’horreur naît de l’intime, doit beaucoup à sa leçon.

Depuis 2008, les Shirley Jackson Awards récompensent chaque année des œuvres de suspense psychologique, d’horreur et de fantastique sombre, preuve que son nom est devenu une référence pour tout un pan de la littérature.

Au cinéma et en série

Hantise a connu deux adaptations au cinéma sous le titre The Haunting. La première, réalisée par Robert Wise en 1963, est un classique du cinéma d’épouvante en noir et blanc, fidèle à l’esprit du livre : presque rien n’y est montré, tout y est suggéré. La seconde, signée Jan de Bont en 1999, mise sur les effets spéciaux et a été éreintée par la critique.

En 2018, Netflix diffuse The Haunting of Hill House, série en dix épisodes créée par Mike Flanagan. Elle s’inspire très librement du roman : on y suit la famille Crain, dont les cinq enfants restent marqués à l’âge adulte par l’été passé dans la maison. Les noms de Theodora, Luke ou Eleanor (« Nell ») y sont repris, mais l’histoire est neuve. La série a fait découvrir Jackson à une nouvelle génération, et Flanagan a ensuite adapté Le Tour d’écrou dans The Haunting of Bly Manor (2020). Un conseil : lisez le roman avant ou après, mais lisez-le, car c’est une tout autre expérience, plus sèche et plus inquiétante.

Enfin, Shirley Jackson est elle-même devenue un personnage. Dans Shirley (2020), réalisé par Josephine Decker d’après un roman de Susan Scarf Merrell, Elisabeth Moss l’incarne aux côtés de Michael Stuhlbarg dans le rôle de Stanley Edgar Hyman. Son petit-fils, l’illustrateur Miles Hyman, a quant à lui adapté La Loterie en bande dessinée.

Si cette atmosphère vous plaît, notre sélection de livres d’horreur qui font vraiment peur et notre guide du roman gothique vous mèneront vers d’autres maisons hantées.

Questions fréquentes

Par quel livre de Shirley Jackson commencer ?

Nous avons toujours vécu au château : c’est un roman court, accessible et inoubliable. Enchaînez avec Hantise, puis avec les nouvelles de La Loterie et autres contes noirs.

Hantise et La Maison hantée sont-ils le même livre ?

Oui. The Haunting of Hill House a été publié en France sous les titres Maison hantée, Hantise et, dans la traduction Rivages de 2016, La Maison hantée.

La série Netflix est-elle fidèle au roman ?

Non. The Haunting of Hill House reprend la maison et quelques prénoms, mais raconte une histoire de famille entièrement nouvelle. Le roman et la série se complètent plus qu’ils ne se répètent.

La Loterie est-elle inspirée de faits réels ?

Non, c’est une fiction. Mais de nombreux lecteurs de 1948 ont cru à l’existence de telles loteries, et le texte reste une parabole sur la violence collective et le poids des traditions.

Shirley Jackson écrivait-elle de l’horreur ?

Elle écrivait surtout du fantastique et du suspense psychologique, avec beaucoup d’humour. Ses textes font peur, mais rarement par le sang : par le malaise, l’isolement et l’ambiguïté.

Pourquoi Stephen King admire-t-il Shirley Jackson ?

Parce qu’elle a montré que l’horreur la plus forte naît des personnages et de leur fragilité. King considère Hantise comme l’un des sommets du genre et lui a dédié Charlie.

Quel est le lien entre Shirley Jackson et Le Tour d’écrou ?

Les deux œuvres reposent sur la même ambiguïté : les fantômes existent-ils, ou l’héroïne les imagine-t-elle ? Mike Flanagan les a d’ailleurs adaptées l’une après l’autre en série.

Pour aller plus loin

Sources

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