Frankenstein n’est pas le monstre. C’est le premier piège dans lequel tombent ceux qui n’ont pas lu le roman : Victor Frankenstein est le jeune savant qui crée la créature, et celle-ci n’a jamais reçu de nom. Publié anonymement à Londres le 1er janvier 1818, Frankenstein ou le Prométhée moderne est l’œuvre d’une jeune femme de vingt ans, Mary Shelley. Plus de deux siècles plus tard, il reste l’un des romans les plus lus, étudiés et adaptés au monde.
Ce guide vous présente l’extraordinaire histoire de sa naissance, un résumé complet, sa structure, ses personnages, ses grands thèmes, les différences entre ses deux versions et ses principales adaptations. Pour situer le roman dans l’histoire du gothique et du fantastique, vous pouvez aussi consulter notre guide de la littérature fantastique.
La genèse : un été sans soleil au bord du lac Léman
Pour comprendre Frankenstein, il faut d’abord savoir qui était Mary Godwin. Elle est la fille de deux figures intellectuelles majeures de l’Angleterre : le philosophe radical William Godwin et Mary Wollstonecraft, autrice de la Défense des droits de la femme, morte quelques jours après sa naissance. Élevée au milieu des livres et des penseurs que recevait son père, elle s’enfuit à seize ans avec le jeune poète Percy Shelley, alors marié à une autre. Deux ans plus tard, elle se retrouve en Suisse, au cœur du cercle le plus scandaleux de la littérature anglaise.
L’été 1816 est resté dans l’histoire comme « l’année sans été ». L’éruption du volcan Tambora, en Indonésie, a assombri le ciel de l’hémisphère Nord : il pleut sans cesse, il fait froid, les récoltes sont perdues.
Au bord du lac Léman, près de Genève, le poète Lord Byron loue la villa Diodati. Il y reçoit le poète Percy Bysshe Shelley, sa compagne Mary Godwin, âgée de dix-huit ans, la demi-sœur de celle-ci, Claire Clairmont, et son médecin, John Polidori. Bloqués par la pluie, ils lisent des histoires de fantômes allemandes, rassemblées dans un recueil traduit en français sous le titre de Fantasmagoriana, et Byron lance un défi : que chacun écrive une histoire de revenants.
Pendant plusieurs jours, Mary ne trouve rien. Puis une nuit, après une discussion sur le galvanisme et la possibilité de ranimer un cadavre par l’électricité, elle a une vision, qu’elle racontera dans sa préface de 1831 : un étudiant penché sur la créature qu’il vient d’assembler, et qui la voit s’animer. Elle commence par cette scène, qui devient le chapitre 4 du roman.
Le même concours donne naissance à un autre classique : Le Vampire de Polidori, premier récit à faire du vampire un aristocrate séducteur, et lointain ancêtre de Dracula.
Byron, lui, abandonne rapidement le fragment qu’il avait commencé, et Percy Shelley ne mène pas son projet à terme. Des cinq participants, seule la plus jeune a donc tiré du jeu un chef-d’œuvre : ce qui devait être un conte de quelques pages devient, sur les encouragements de Percy, un véritable roman, écrit pendant près d’un an.
Mary épouse Percy Shelley à la fin de 1816. Le roman paraît en 1818, sans nom d’auteur, avec une préface de Percy. Beaucoup de critiques l’attribuent alors à son mari. Ce n’est qu’en 1823, avec la deuxième édition, que le nom de Mary Shelley apparaît.
Les sources scientifiques et littéraires
Le roman est nourri par la science de son temps. Au tournant du XIXe siècle, les expériences de Luigi Galvani sur les muscles de grenouilles, puis celles de son neveu Giovanni Aldini, qui faisait tressaillir des cadavres de pendus sous l’effet du courant électrique, fascinent l’Europe. La préface de 1818 cite aussi Erasmus Darwin, le grand-père de Charles, dont les spéculations sur la vie passaient pour audacieuses. Mary Shelley ne décrit jamais précisément la méthode de Victor : ce flou volontaire rend son exploit à la fois plausible et inquiétant.
Victor, enfant, se passionne d’ailleurs pour les alchimistes de la Renaissance, Cornelius Agrippa, Paracelse, Albert le Grand, avant d’être converti à la chimie moderne à Ingolstadt. Le roman met ainsi en scène le passage de la magie à la science, et suggère que l’ambition reste la même. Du côté littéraire, Le Paradis perdu de Milton, le mythe de Prométhée et le poème de Coleridge La Complainte du vieux marin, que Walton cite lui-même, forment le socle du livre.
Résumé de Frankenstein (attention, la fin est révélée)
Le cadre : un explorateur dans les glaces. Robert Walton, un explorateur anglais, tente d’atteindre le pôle Nord. Dans des lettres à sa sœur, il raconte comment son navire, pris dans les glaces, a recueilli un homme épuisé qui poursuivait sur un traîneau une silhouette gigantesque. Cet homme, Victor Frankenstein, lui raconte son histoire.
La création. Victor, jeune Genevois de bonne famille, part étudier les sciences à Ingolstadt, en Bavière. Obsédé par le secret de la vie, il travaille seul pendant deux ans, assemble un corps à partir de cadavres et parvient à l’animer. Mais à la vue de sa créature, immense et hideuse, il est saisi d’horreur et s’enfuit. La créature disparaît.
Les premiers crimes. Quelque temps plus tard, William, le petit frère de Victor, est assassiné. Une servante de la famille, Justine, est accusée, condamnée et pendue. Victor sait que le vrai coupable est sa créature, mais il se tait.
Le récit de la créature. Dans les Alpes, la créature retrouve Victor et lui raconte sa vie. Rejetée par tous les humains qu’elle croisait, elle s’est cachée près d’une famille pauvre, les De Lacey, qu’elle a observée en secret. Elle a appris à parler, à lire, en découvrant notamment Le Paradis perdu de Milton. Mais quand elle a voulu se montrer à cette famille, elle a été chassée avec horreur. Désespérée, elle s’est retournée contre son créateur. Elle demande à Victor de lui fabriquer une compagne, promettant de s’exiler loin des hommes.
La vengeance. Victor accepte, puis, pris de doute, détruit la créature femelle presque achevée. Le monstre jure de se venger : « Je serai avec toi pendant ta nuit de noces. » Il tue Henry Clerval, le meilleur ami de Victor, puis Elizabeth, sa jeune épouse, le soir même de leurs noces. Le père de Victor meurt de chagrin.
La poursuite. Victor consacre le reste de sa vie à traquer sa créature jusque dans l’Arctique, où Walton le recueille. Il meurt à bord du navire. La créature apparaît alors devant son cadavre, pleure son créateur et annonce qu’elle va mettre fin à ses jours dans les glaces, sur un bûcher. Elle disparaît dans la nuit.
Une structure en poupées russes
Le roman est construit comme un emboîtement de récits :
- les lettres de Walton à sa sœur encadrent tout le livre ;
- à l’intérieur, Walton transcrit le récit de Victor ;
- au cœur du roman, Victor rapporte le récit de la créature.
Ce dispositif est essentiel : il donne la parole à la créature, au centre exact du livre. Le lecteur l’entend s’exprimer avec éloquence et souffrance, ce qui rend impossible de la voir comme un simple monstre. C’est ce que la plupart des adaptations ont fait disparaître.
Les personnages
| Personnage | Qui est-il ? |
|---|---|
| Victor Frankenstein | Le savant genevois qui crée la vie, puis fuit sa responsabilité |
| La créature | L’être sans nom qu’il a assemblé, intelligent, sensible, rendu violent par le rejet |
| Robert Walton | L’explorateur qui recueille Victor, double ambitieux de celui-ci |
| Elizabeth Lavenza | La fiancée puis l’épouse de Victor, élevée dans sa famille |
| Henry Clerval | L’ami d’enfance de Victor, tué par la créature |
| William Frankenstein | Le petit frère de Victor, première victime |
| Justine Moritz | La servante accusée à tort du meurtre de William |
| La famille De Lacey | Les exilés que la créature observe et qui lui apprennent le langage |
Victor, un narrateur à surveiller
Victor raconte l’essentiel du roman, et il faut le lire avec méfiance. Il se présente comme la victime d’un destin cruel, se lamente longuement sur ses souffrances et oublie souvent celles des autres. Il laisse pendre Justine plutôt que de révéler son secret, et ne pense jamais à prévenir Elizabeth de la menace qui pèse sur la nuit de noces, persuadé que c’est lui que vise la créature. Son égoïsme est l’un des ressorts tragiques du livre. Mary Shelley ne le condamne pas ouvertement : elle laisse le lecteur juger.
La créature, un être de parole
La créature est le personnage le plus fascinant du roman, et le plus trahi par ses adaptations. Elle apprend seule à parler et à lire, puis découvre trois livres trouvés dans une sacoche : Le Paradis perdu de Milton, les Vies de Plutarque et Les Souffrances du jeune Werther de Goethe. Ils lui donnent une éducation morale et sentimentale complète. Elle se compare tour à tour à Adam, premier homme abandonné par son créateur, et à Satan, l’ange déchu exclu du bonheur. Son récit, au centre du livre, est une plaidoirie bouleversante, et ses crimes n’effacent jamais tout à fait la sympathie qu’il suscite.
Les grands thèmes de Frankenstein
La responsabilité du créateur
Le vrai crime de Victor n’est pas d’avoir créé la vie, mais d’avoir abandonné sa créature à sa naissance. Celle-ci le lui reproche : elle aurait pu être bonne si quelqu’un l’avait aimée. Le roman pose une question qui n’a rien perdu de son actualité : que doit un créateur à ce qu’il crée ?
La science sans limites
Le sous-titre, Le Prométhée moderne, renvoie au titan qui vola le feu aux dieux pour les hommes et fut puni pour son audace. Victor veut percer le secret de la vie, sans penser aux conséquences. On voit souvent dans le roman le premier grand récit sur les dangers de la science, et l’un des textes fondateurs de la science-fiction.
La solitude et le rejet
Victor comme sa créature finissent seuls, coupés des autres. La créature n’est pas née mauvaise : c’est la cruauté des hommes, qui la jugent sur son apparence, qui la rend monstrueuse.
L’inné et l’acquis
Influencée par les philosophes des Lumières, notamment Rousseau, Mary Shelley montre une créature naturellement bonne, corrompue par la société. Le roman interroge ce qui fait de nous ce que nous sommes.
Le double et la poursuite
Victor et sa créature finissent par se ressembler. Chacun détruit ce que l’autre aime, chacun est rongé par la solitude, et la fin du roman les montre se poursuivant l’un l’autre à travers les glaces, sans que l’on sache plus très bien qui chasse qui. La créature laisse même des indices et de la nourriture à Victor pour qu’il ne renonce pas. Ce couple indissociable, créateur et créature, est une variation saisissante sur le thème du double, si cher au fantastique, que l’on retrouvera chez Stevenson ou dans Le Horla de Maupassant.
La nature sublime
Les paysages occupent une place considérable : le lac Léman, les Alpes, la mer de Glace au-dessus de Chamonix, puis l’Arctique. Mary Shelley y applique l’esthétique romantique du sublime, ce sentiment mêlé de terreur et d’admiration devant une nature écrasante. C’est sur la mer de Glace que Victor rencontre sa créature pour l’entendre parler : le décor dit l’immensité de la faute et la petitesse de l’homme.
La création et la maternité
Beaucoup de critiques relient le roman à la vie de Mary Shelley : fille d’une mère morte en la mettant au monde, la philosophe féministe Mary Wollstonecraft, elle avait elle-même perdu un bébé en 1815. Le récit d’un homme qui donne la vie sans femme, puis abandonne son « enfant », prend alors un sens très personnel.
Les versions de 1818 et de 1831
Mary Shelley a révisé son roman pour une édition de 1831, avec une nouvelle préface qui raconte sa genèse. Les différences ne sont pas anodines :
- en 1818, Elizabeth est la cousine de Victor ; en 1831, elle devient une orpheline adoptée, sans doute pour atténuer l’idée d’un mariage entre cousins ;
- la version de 1831 insiste davantage sur le destin et la fatalité, comme si Victor était condamné d’avance, quand celle de 1818 laisse plus de place à ses choix et à sa responsabilité.
Entre les deux éditions, la vie de Mary Shelley a été bouleversée : elle a perdu plusieurs enfants, puis son mari, noyé en Italie en 1822. La femme de 1831, veuve et soucieuse de respectabilité, n’est plus la jeune rebelle de 1816. Sa nouvelle préface, où elle souhaite bonne route à sa « hideuse progéniture », est devenue l’un des textes les plus célèbres sur la naissance d’une œuvre, et elle a largement façonné la légende de la villa Diodati.
La plupart des éditions françaises reprennent le texte de 1831, mais certaines éditions savantes proposent celui de 1818, que beaucoup de spécialistes préfèrent aujourd’hui.
Frankenstein au cinéma
Frankenstein a été adapté des dizaines de fois. Mais l’image que nous avons du « monstre », avec son crâne plat et les boulons dans le cou, ne vient pas du roman : elle vient du maquillage de Boris Karloff dans le film de 1931.
| Année | Film | Réalisateur | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|---|
| 2025 | Frankenstein | Guillermo del Toro | Avec Oscar Isaac et Jacob Elordi, une adaptation qui revient à l’émotion et à la philosophie du roman ; diffusée sur Netflix le 7 novembre 2025 |
| 1994 | Frankenstein | Kenneth Branagh | Plus fidèle à l’intrigue, avec Robert De Niro dans le rôle de la créature |
| 1935 | La Fiancée de Frankenstein | James Whale | La suite, avec la créature femelle que Victor refuse de terminer dans le livre |
| 1931 | Frankenstein | James Whale | Boris Karloff fixe l’image du monstre muet et maladroit |
| 1910 | Frankenstein | J. Searle Dawley (studio Edison) | La première adaptation au cinéma, un court métrage |
La plupart des films ont fait de la créature un être muet et brutal. Dans le livre, elle parle, lit Milton et argumente comme un philosophe. C’est la meilleure raison de revenir au roman.
Cette transformation a commencé très tôt, au théâtre. Dès 1823, une adaptation scénique londonienne connaît un grand succès, et Mary Shelley assiste elle-même à une représentation. Le monstre y est déjà muet. Plus tard, la Hammer relance le mythe en couleur avec Peter Cushing dans le rôle de Victor, et Mel Brooks en livre une parodie devenue culte, Frankenstein Junior (1974). Au théâtre, la mise en scène de Danny Boyle au National Theatre de Londres (2011), où Benedict Cumberbatch et Jonny Lee Miller alternaient les rôles de Victor et de la créature, a montré à quel point le couple est interchangeable.
L’héritage de Frankenstein
L’influence du roman dépasse de loin le cinéma d’horreur. L’écrivain Brian Aldiss y voyait le véritable acte de naissance de la science-fiction, et l’on retrouve sa question centrale dans tous les récits de créatures artificielles, des robots aux intelligences artificielles. Chaque fois qu’une découverte scientifique semble franchir une limite, la presse parle d’ailleurs de « science à la Frankenstein ».
La littérature ne cesse pas non plus de le réécrire. Frankenstein à Bagdad de l’Irakien Ahmed Saadawi transpose le mythe dans l’Irak de l’après-guerre, avec une créature cousue à partir des morts d’attentats. Pauvres créatures d’Alasdair Gray, adapté au cinéma par Yórgos Lánthimos en 2023, en propose une variation féministe et caustique. Le mythe est aussi indissociable du destin de Dracula, l’autre grand monstre gothique, né lui aussi d’un roman que la culture populaire a souvent déformé.
Quelle édition choisir ?
Le roman est dans le domaine public : il existe de nombreuses éditions de poche à petit prix (Folio, Livre de Poche, GF), souvent avec dossier pédagogique. Vérifiez la mention de la version, 1818 ou 1831, et l’appareil de notes. Pour offrir, plusieurs éditions illustrées sont disponibles.
Nos conseils de lecture
Pour un premier contact, ne vous laissez pas décourager par les lettres de Walton qui ouvrent le livre : elles sont courtes, et le récit s’emballe dès que Victor prend la parole. Le cœur du roman, le récit de la créature, se lit d’une traite.
Pour un lycéen, une édition annotée est vivement conseillée. Les références à Milton, à Prométhée et aux débats scientifiques de l’époque sont essentielles pour une analyse, et un bon dossier vous fera gagner beaucoup de temps.
Si vous avez aimé Frankenstein, lisez L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson, autre fable sur les dérives de la science, puis Dracula, pour compléter le panthéon gothique. Les amateurs de science-fiction prolongeront avec L’Île du docteur Moreau de H.G. Wells, où un savant transforme des animaux en hommes.
Questions fréquentes
Frankenstein est-il le monstre ?
Non. Victor Frankenstein est le savant qui crée la créature. Celle-ci n’a pas de nom dans le roman ; elle est désignée comme « la créature », « le démon » ou « le monstre ». L’usage a fini par donner au monstre le nom de son créateur.
Quel âge avait Mary Shelley quand elle a écrit Frankenstein ?
Dix-huit ans quand elle a commencé à l’écrire, à l’été 1816, et vingt ans lors de sa publication, en janvier 1818.
Frankenstein est-il un roman fantastique ou de science-fiction ?
Les deux. Il appartient au roman gothique et au fantastique par son atmosphère et sa terreur, mais il est aussi souvent considéré comme le premier roman de science-fiction, car la créature naît d’une expérience scientifique et non de la magie.
Que signifie le sous-titre « le Prométhée moderne » ?
Dans la mythologie grecque, Prométhée a façonné les hommes et leur a donné le feu volé aux dieux, avant d’être puni. Victor, comme lui, transgresse les limites de la nature pour créer la vie, et le paie très cher.
Faut-il lire la version de 1818 ou celle de 1831 ?
Pour une première lecture, peu importe : l’intrigue est la même et les deux textes sont passionnants. Si vous étudiez le roman, la version de 1818 est plus proche du projet initial de la jeune autrice, tandis que celle de 1831 a l’avantage d’inclure la célèbre préface où Mary Shelley raconte la nuit de sa vision. L’idéal est une édition qui donne l’un des textes et signale les variantes de l’autre.
À partir de quel âge lire Frankenstein ?
Le roman se lit bien à partir de 13 ou 14 ans. Il contient des meurtres, mais aucune scène gratuite ni détaillée ; sa difficulté tient plutôt à la langue du début du XIXe siècle et à ses longues descriptions. Il est d’ailleurs régulièrement étudié en classe, au collège comme au lycée.
Combien de pages fait Frankenstein ?
Environ 250 à 350 pages selon les éditions de poche. C’est un roman relativement court.
