Le Maître et Marguerite de Boulgakov : résumé et analyse

Par un soir de printemps brûlant, à Moscou, deux écrivains soviétiques discutent sur un banc près des étangs du Patriarche. L’un explique à l’autre que Jésus n’a jamais existé. Un étranger élégant s’assoit près d’eux, se dit professeur de magie noire, et annonce à l’un des deux qu’il aura la tête coupée le soir même. Quelques heures plus tard, la prophétie se réalise. Le diable est arrivé à Moscou.

Écrit en secret pendant les années les plus noires du stalinisme, Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov n’a été publié que vingt-cinq ans après la mort de son auteur. C’est aujourd’hui l’un des grands romans du XXe siècle, et l’un des chefs-d’œuvre du fantastique. Cette page vous propose un résumé, une présentation des personnages, une analyse et des conseils de lecture.

Disons-le d’emblée : c’est l’un des livres que nous recommandons le plus volontiers, y compris aux lecteurs qui pensent ne pas aimer le fantastique. On y rit beaucoup, on y frissonne parfois, et l’on referme le livre avec le sentiment rare d’avoir lu une œuvre totale, à la fois farce, roman d’amour, méditation sur le pouvoir et réécriture des Évangiles.

Résumé du Maître et Marguerite (attention, la fin est révélée)

Satan à Moscou. Woland, un mystérieux professeur étranger, arrive à Moscou dans les années 1930 avec une suite étrange : Koroviev, un bouffon à carreaux, Béhémoth, un énorme chat noir qui parle et marche debout, Azazello, un tueur aux crocs saillants, et Hella, une sorcière. Ils sèment le chaos dans la ville : le rédacteur Berlioz est décapité par un tramway, le jeune poète Ivan Bezdomny, qui a tout vu, finit à l’asile, et une séance de magie noire au théâtre des Variétés tourne au scandale.

Le Maître. À l’asile, Ivan rencontre un patient qui se fait appeler le Maître. Écrivain, il a écrit un roman sur Ponce Pilate, que la critique officielle a démoli. Désespéré, il l’a brûlé et s’est réfugié dans la folie, abandonnant la femme qu’il aimait.

Marguerite. Cette femme, Marguerite, n’a jamais cessé de l’aimer. Pour le retrouver, elle accepte la proposition de Woland : devenir l’hôtesse du grand bal annuel de Satan. Changée en sorcière, elle survole Moscou nue sur un balai, se venge du critique qui a détruit le Maître, puis préside le bal des damnés.

La récompense. Pour la remercier, Woland lui rend le Maître et ressuscite le manuscrit brûlé. Ayant achevé leur histoire terrestre, le Maître et Marguerite quittent le monde des vivants et reçoivent non pas la lumière, mais le repos, dans une demeure éternelle. Woland et sa suite quittent Moscou, laissant derrière eux une ville bouleversée, que les autorités s’efforcent d’expliquer par l’hypnose collective.

Le roman compte deux parties, trente-deux chapitres et un épilogue. La première partie est dominée par le chaos que sème Woland et par la rencontre d’Ivan avec le Maître ; Marguerite n’apparaît vraiment qu’au début de la seconde, qui s’ouvre sur une adresse du narrateur au lecteur, l’invitant à le suivre pour découvrir le véritable amour. Ce changement de ton est l’un des grands moments du livre.

Les lieux de Moscou

Le Moscou de Boulgakov est une ville réelle, décrite avec une précision de topographe. Les étangs du Patriarche, où tout commence, existent toujours, tout comme la rue Sadovaïa, où se trouve le fameux « appartement maudit » n° 50, que Woland occupe pendant son séjour. L’immeuble qui l’a inspiré, où Boulgakov a lui-même vécu, abrite aujourd’hui un musée, et ses cages d’escalier ont longtemps été couvertes de graffitis laissés par les admirateurs. Le restaurant de la maison Griboïedov, siège des écrivains officiels, et le théâtre des Variétés complètent cette géographie où le fantastique s’installe au coin de la rue.

En face, la Jérusalem du roman du Maître, appelée Yerchalaïm, est un monde de chaleur écrasante, de poussière et de lumière crue. Les deux villes se répondent : un orage terrible s’abat sur chacune d’elles au moment décisif, comme si elles ne formaient qu’un seul espace.

Trois récits entremêlés

Le roman tisse trois histoires très différentes, qui se répondent :

  1. La satire moscovite : les frasques de Woland et de sa suite dans le Moscou soviétique des années 1930, comiques, grinçantes et souvent absurdes.
  2. L’histoire d’amour du Maître et de Marguerite, tragique et lumineuse, qui donne son titre au livre.
  3. Le roman de Ponce Pilate, écrit par le Maître : la condamnation à Jérusalem d’un prédicateur errant, Yeshoua Ha-Nozri, et les remords du procurateur romain. Ces chapitres, d’une sobriété saisissante, contrastent avec le reste du livre.

Peu à peu, les trois récits se rejoignent, jusqu’à la scène finale où Pilate, condamné depuis deux mille ans à revivre sa lâcheté, est enfin libéré.

Le roman de Pilate, un Évangile à rebours

Les chapitres de Yerchalaïm sont souvent ceux qui marquent le plus les lecteurs. Le Yeshoua de Boulgakov n’a presque rien du Christ des Évangiles : c’est un jeune philosophe errant, sans disciples nombreux, sans miracles, persuadé que tous les hommes sont bons. Face à lui, Pilate, tourmenté par une migraine atroce, comprend très vite que cet homme est innocent, et même qu’il pourrait être son ami. Mais il le condamne, pour ne pas compromettre sa position face à l’empereur.

Toute la portée du livre est là. Pilate n’est pas un monstre : c’est un homme puissant qui cède à la peur, comme tant de Moscovites des années 1930 qui ont laissé condamner des innocents pour se protéger. La lâcheté devient le péché central du roman, et l’on comprend pourquoi ce récit antique était, en URSS, d’une brûlante actualité.

Woland et sa suite

Personnage Qui est-il ?
Woland Le diable, élégant, cultivé, ironique ; il ne fait pas le mal pour lui-même mais révèle celui des hommes
Koroviev (ou Fagot) Un ancien chantre aux lunettes cassées et au costume à carreaux, maître des tours et des farces
Béhémoth Un chat noir géant, qui parle, boit de la vodka et joue aux échecs ; le personnage préféré de nombreux lecteurs
Azazello Un démon trapu et roux, chargé des besognes violentes
Hella Une sorcière, servante de Woland

Le roman s’ouvre sur une citation du Faust de Goethe, où Méphistophélès se présente comme une partie de cette force qui veut toujours le mal et fait toujours le bien. C’est la clé du personnage de Woland : un diable qui punit les menteurs, les profiteurs et les lâches, et qui récompense l’amour et le courage.

Woland n’a rien du diable tentateur des légendes médiévales. Il ne cherche à acheter l’âme de personne : il observe, il teste, et les hommes se perdent tout seuls. La célèbre séance de magie noire au théâtre des Variétés en est la démonstration. Woland y fait pleuvoir des billets et offre aux spectatrices des robes de Paris, puis regarde le public se ruer sur ces cadeaux, qui disparaissent aussitôt la séance finie. Le diable, ici, est un révélateur. Comme le comte de Dracula, il est un étranger qui débarque dans une capitale moderne et sûre d’elle, mais au lieu de la contaminer, il la met à nu.

Les autres personnages

  • Le Maître, écrivain anonyme, brisé par la censure, double évident de Boulgakov ;
  • Marguerite, femme d’un riche ingénieur, prête à tout pour l’homme qu’elle aime ;
  • Ivan Bezdomny, jeune poète de propagande qui se transforme au contact du Maître ;
  • Ponce Pilate et Yeshoua Ha-Nozri, dans le roman du Maître ;
  • Matthieu Lévi, le disciple de Yeshoua.

Une satire de l’URSS stalinienne

Sous ses airs de farce fantastique, le roman est une critique féroce de la société soviétique des années 1930 :

  • la bureaucratie et ses absurdités, avec ses fonctionnaires obsédés par les logements, les privilèges et les formulaires ;
  • la censure et le conformisme littéraire, à travers l’association d’écrivains MASSOLIT et ses critiques serviles ;
  • la peur : des gens disparaissent du jour au lendemain, et chacun soupçonne son voisin, une allusion transparente aux arrestations de l’époque ;
  • l’athéisme d’État, ridiculisé dès la première scène par l’arrivée du diable en personne.

Le fantastique permet à Boulgakov de dire ce qu’il ne pouvait pas écrire ouvertement. Woland et sa suite révèlent la cupidité, la lâcheté et l’hypocrisie de ceux qu’ils croisent.

Boulgakov s’inscrit ici dans une longue tradition russe, celle de Gogol en particulier, dont il était un fervent admirateur. On retrouve chez lui le même mélange de grotesque, de diablerie et de critique sociale que dans Le Nez ou Les Âmes mortes. Le procédé n’est pas sans rappeler non plus le fantastique souriant d’un Marcel Aymé, que nous évoquons dans notre guide du fantastique français : l’impossible y sert de loupe pour grossir les travers d’une société.

Les grands thèmes du roman

L’art face au pouvoir. Le Maître, écrivain sincère, est broyé par une critique aux ordres. À travers lui, Boulgakov raconte son propre destin d’écrivain interdit, et pose la question de ce que devient une œuvre quand le pouvoir décide de ce qui peut être écrit. La réponse du roman est optimiste, presque provocante : la vérité d’une œuvre finit par survivre à ceux qui l’ont étouffée.

L’amour et la fidélité. Marguerite est la vraie héroïne du livre. Elle ose, quand le Maître renonce ; elle pactise avec le diable, quand lui s’est réfugié à l’asile. Son amour n’a rien de sage : il est absolu, prêt à tout, y compris à la sorcellerie. C’est lui qui sauve le Maître, et qui donne au roman sa lumière.

Le bien et le mal. Le roman refuse les oppositions simples. Le diable y rend la justice, le prédicateur innocent pardonne à tous, et les vrais coupables sont les hommes ordinaires qui mentent et se taisent. Boulgakov suggère que le bien et le mal ont besoin l’un de l’autre, comme l’ombre a besoin de la lumière.

Le style. Le narrateur du roman est bavard, facétieux, il interpelle son lecteur, se moque de ses personnages, puis change brusquement de ton pour les chapitres de Yerchalaïm, écrits dans une prose dépouillée et grave. Ce mélange de registres, de la farce de cabaret à la tragédie antique, est ce qui rend le livre si singulier.

L’histoire d’un manuscrit miraculé

Mikhaïl Boulgakov (1891-1940), né à Kiev, médecin devenu écrivain et dramaturge, a vu la plupart de ses pièces et de ses romans interdits par la censure soviétique. Après la guerre civile, où il sert comme médecin, il s’installe à Moscou et se fait connaître avec La Garde blanche, roman sur sa ville natale en pleine tourmente révolutionnaire, qu’il adapte ensuite au théâtre sous le titre Les Jours des Tourbine. La pièce triomphe au Théâtre d’Art de Moscou, et Staline lui-même l’aurait vue à de nombreuses reprises. Mais sa satire Cœur de chien est interdite, ses pièces retirées l’une après l’autre, et la critique officielle s’acharne contre lui.

En 1930, désespéré, Boulgakov écrit au gouvernement pour demander qu’on lui permette de travailler ou de quitter le pays. Staline lui téléphone personnellement, et l’écrivain obtient un poste au Théâtre d’Art. Il n’est pas arrêté, mais il ne sera plus guère publié de son vivant. Cette relation ambiguë avec le pouvoir, faite de protection et d’étouffement, se lit en filigrane dans les rapports du Maître avec le monde littéraire. Il travaille au Maître et Marguerite à partir de la fin des années 1920, en brûle une première version en 1930, puis le reprend inlassablement jusqu’à sa mort, en 1940, en dictant ses dernières corrections à sa femme, Elena.

Le manuscrit, conservé par Elena, ne paraît qu’en 1966-1967, dans une revue soviétique et dans une version censurée. Le texte intégral circule ensuite clandestinement, puis est publié à l’étranger. Le roman devient immédiatement culte. Dans le livre, Woland affirme que les manuscrits ne brûlent pas : l’histoire du roman lui a donné raison.

Quelle traduction française choisir ?

Plusieurs traductions existent :

  • Claude Ligny (1968), la première traduction, qui a fait découvrir le roman aux lecteurs français ;
  • Françoise Flamant, une traduction de référence, disponible en poche ;
  • André Markowicz et Françoise Morvan (2020), une traduction récente, saluée pour sa vivacité et sa fidélité à l’humour de Boulgakov.

Notre avis : pour une première lecture, privilégiez une traduction récente, qui rend mieux la vivacité orale du narrateur et les jeux de langage de Koroviev et Béhémoth. La traduction de Françoise Flamant, disponible en poche et accompagnée de notes, reste un excellent choix pour un budget serré ou pour une étude. Dans tous les cas, vérifiez que l’édition comporte un appareil de notes : les allusions à la vie moscovite des années 1930 et aux noms de lieux ne sont pas toujours transparentes pour un lecteur d’aujourd’hui.

Les adaptations et l’influence

Le roman a inspiré de nombreux artistes, au théâtre, à l’opéra, en bande dessinée et en musique : on dit souvent que la chanson Sympathy for the Devil des Rolling Stones en est en partie inspirée. Il a été adapté plusieurs fois à l’écran, notamment en mini-série télévisée russe en 2005, et en film en 2024, par le réalisateur Mikhaïl Lokchine. Ce dernier film, sorti en Russie, a connu un grand succès public, tout en suscitant une polémique politique en raison de la position de son réalisateur contre la guerre en Ukraine.

Si vous avez aimé Le Maître et Marguerite

Prolongez avec Boulgakov lui-même : Cœur de chien, court roman satirique où un chirurgien transforme un chien en homme, est le meilleur complément. Remontez ensuite à Gogol, son maître, avec Le Nez et Les Âmes mortes, puis au Faust de Goethe, qui donne au roman son épigraphe et son diable. Pour une vue d’ensemble sur les récits où le surnaturel fissure le réel, consultez notre guide de la littérature fantastique, qui consacre une section au thème du pacte avec le diable.

Questions fréquentes

Le Maître et Marguerite est-il un roman fantastique ?

Oui, en grande partie : le diable et sa suite font irruption dans le Moscou réaliste des années 1930, ce qui est la définition même du fantastique. Mais c’est aussi une satire, un roman d’amour et un roman philosophique.

Qui est Woland ?

C’est le diable, venu à Moscou sous les traits d’un professeur étranger de magie noire. Son nom est emprunté à l’une des appellations de Méphistophélès dans le Faust de Goethe.

Pourquoi le roman a-t-il été publié si tard ?

Parce que sa satire de la société soviétique et sa dimension religieuse le rendaient impubliable sous Staline. Il n’a paru qu’en 1966-1967, et d’abord sous une forme censurée.

Le Maître et Marguerite est-il difficile à lire ?

Le roman est long, foisonnant, et ses premiers chapitres peuvent dérouter avec leurs nombreux personnages. Mais il est aussi très drôle, et ses scènes fantastiques sont inoubliables. Une traduction récente aide beaucoup.

Pourquoi le chat Béhémoth est-il si célèbre ?

Parce qu’il est irrésistible : un chat noir énorme qui marche sur ses pattes arrière, prétend monter dans le tramway en tendant sa pièce au receveur, se bat au revolver et défend avec mauvaise foi sa réputation de chat honnête. Il incarne à lui seul la verve comique du roman, et il est devenu en Russie une figure populaire, reproduite sur d’innombrables objets et graffitis.

Le Maître est-il Boulgakov ?

En partie. Comme Boulgakov, le Maître a vu son œuvre détruite par la critique et a brûlé son manuscrit. Mais le personnage est aussi plus faible, plus résigné que son auteur, qui n’a jamais cessé d’écrire. Marguerite, de son côté, emprunte beaucoup à Elena, la dernière épouse de l’écrivain, qui a sauvé le roman.

Faut-il connaître la Bible pour comprendre le livre ?

Ce n’est pas indispensable, mais connaître le récit de la Passion et le Faust de Goethe enrichit la lecture.

Pour aller plus loin

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